L’Argentine punit le « féminicide ». Et pourtant…

22 février 2016. Deux touristes argentines sont portées disparues le 22 février 2016 à Montañita, en Equateur, alors qu’elles voyageaient avec leur sac à dos. Leurs corps sont retrouvés dans des sacs poubelle et toute l’Argentine s’affole. Deux jeunes femmes de Buenos Aires, rencontrées en Bolivie, évoquent leurs familles très préoccupées et la nécessité de leur envoyer des nouvelles chaque jour pour les tranquilliser.

Deux mois plus tôt, le 15 décembre 2015, Ibar Bek, une Allemande de 50 ans, est assassinée par son mari Claudio Angel López dans le quartier de Belgrano, à Buenos Aires. C’est leur fils d’une dizaine d’années qui alerte les secours après avoir été témoin de l’agression de sa mère à l’arme blanche. Le meurtre est classé à la rubrique « violence de genre » dans le quotidien argentin La Nación.

Le point commun entre ces deux faits divers ? Tous deux ont secoué le pays et pourtant, ils ne sont pas des cas isolés. En effet, depuis 2008, une femme a été assassinée toutes les 32 heures en Argentine, et 277 féminicides ont eu lieu en 2014 dans le pays, selon l’association féministe nationale La Casa del Encuentro.

Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli

En Argentine, le code pénal reconnait comme « circonstance aggravante » les meurtres perpétrés contre les femmes parce qu’elles étaient des femmes, depuis 2012. Crédits photo : Flickr/CC/Ana Lignelli en Argentine.

 

« Circonstance aggravante » depuis 2012

Ces crimes, en Amérique Latine, ont la particularité d’avoir un nom qui accuse, qui désigne et caractérise de manière précise l’acte d’assassiner une femme en raison de son genre. On parle de femicidio, c’est-à-dire de féminicide, un néologisme au sens évident qui n’a pas de valeur juridique en France. 

Le féminicide, en Argentine, est devenu une circonstance aggravante en décembre 2012 suite à une réforme du code pénal. Dans le cadre d’un jugement pour meurtre, le crime est passible de prison à perpétuité.  C’est d’ailleurs la peine qui a été appliquée lors du premier jugement pour ce nouveau chef d’accusation en novembre 2014 : Luis Barbato a été condamné à la prison à vie pour l’assassinat de Graciela Tirador le 13 janvier 2013, victime qu’il avait séduite via un site de rencontre.

La mort de Graciela Tirador, qui s’ajoute à celle de bien d’autres femmes, a fait naître en Argentine et en Amérique latine de nombreux rassemblements dont sont issus des organisations comme Ni Una Menos, très active sur les réseaux sociaux, et qui se battent pour faire reconnaitre et condamner les violences de genre en Argentine.

Sur les pas de Susana Chavez

Ni Una Menos a d’abord été un marathon de lectures organisé en Argentine en mars 2015 après le meurtre de Daiana Garcia, asphyxiée par un petit ami dont son entourage ne connaissait pas l’existence et qui s’était donné la mort par la suite. Le mouvement est né pour dénoncer la situation alarmante vécue par les femmes dans le pays. Sa dépouille avait été retrouvée au moment de l’anniversaire des dix ans de la mort de Susana Chavez à Ciudad Juarez, au Mexique. Les manifestations ont été baptisées d’après un poème de cette dernière, poétesse mexicaine militante des droits de l’Homme dont le meurtre avait déjà soulevé d’importantes réactions dans toute l’Amérique latine.

Elle a été suivie d’une protestation le 3 juin 2015 au Chili, en Uruguay et en Argentine (qui a réuni 300 000 personnes à Buenos Aires). Le hashtag et la page Facebook de Ni Una Menos sont aujourd’hui encore actifs : ils permettent le signalement des disparitions des jeunes femmes de toute l’Argentine, proposent nombre de conférences et de mobilisations contre les violences de genre et publient régulièrement des bilans de la situation du pays.

66.000 féminicides dans le monde chaque année

Aujourd’hui, les féminicides représentent 66 000 décès chaque année dans le monde selon Small Arms Surveys, un projet de recherche indépendant suisse. Ces chiffres prennent en compte à la fois les femmes assassinées et les « femicidios vinculados », les personnes assassinées « par accident » par le meurtrier et les victimes dites « colatérales », les enfants des victimes notamment.

Ce terme permet de rendre compte d’une réalité particulièrement alarmante concernant les violences faites aux femmes, qui restent trop souvent impunies.  Lucia Riba, auteur féministe argentine, n’hésite pas à affirmer dans plusieurs de ses essais que ces violences sont permises par un système patriarcal, qui donne l’impunité aux hommes qui s’en rendent coupables. Selon la même auteure, ces violences permettent une démonstration de virilité, et entretiennent la domination des hommes sur la société en général tout en excluant ceux qui refusent d’y prendre part.

Un statut pénal difficilement reconnu par les jurys

La décision d’intégrer au langage juridique le terme féminicide est une preuve de la prise de conscience de la société civile, notamment des associations de lutte contre les violences de genre. Néanmoins, comme le confie Gonzalo, un jeune avocat qui a travaillé dans le domaine des abus sexuel pendant plusieurs années :

« Si le statut de féminicide a le mérite d’exister, il est extrêmement difficile de le faire reconnaître par un jury ».

En effet, le jeune homme insiste sur la difficulté de convaincre les jurés du caractère particulier du féminicide, d’ajouter cette qualification propre au crime : on a tué parce qu’il s’agissait d’une femme. 

Malgré les avancées juridiques argentines, le pays fait encore régulièrement face à de grandes vagues de mobilisations et de protestation et réclame justice pour toutes les femmes qui sont maltraitées, agressées et tuées chaque année. La dernière manifestation, à Cordoba a eu lieu le 25 novembre, le jour de la lutte contre la violence de genre. Hommes comme femmes se sont retrouvés entre musique et slogans féministes, pour marquer leur mobilisation contre les féminicides.

« Pire que la mort, l’humiliation qui la suit »

1er mars 2016. Le post d’une argentine, étudiante en communication, fait le tour du web. «Ayer me mataron » ou « Hier, ils m’ont tuée » en français, est un hommage aux deux touristes assassinées en Equateur.

« Mais pire que la mort, il y a eu l’humiliation qui l’a suivie.

Depuis le moment où ils ont retrouvé mon corps inerte, personne ne s’est demandé où était le fils de pute qui avait effacé mes rêves, mes espoirs, ma vie. 

Non, au lieu de cela, ils ont commencé à me poser des questions inutiles. A moi! Vous vous imaginez ? une morte qui ne peut pas parler, qui ne peut pas se défendre. 

Quels vêtements tu portais?

Pourquoi tu voyageais seule?

Comment une femme peut-elle voyager sans compagnie?

Tu as été dans un quartier dangereux alors qu’est-ce que tu espérais ? »

Ce texte, devenu viral, revient sur le sexisme ambiant et accuse la société de justifier les féminicides, de déplacer la culpabilité sur la victime et de faire ainsi d’un meurtre un crime de seconde zone, explicable et donc, en quelque sorte, moins condamnable.

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« Les orgasmes, comme la terre, appartiennent à ceux qui la travaillent. Film : Las mujeres chiquititas » et « je ne veux pas de ma chatte fermée. Macri = néfaste », le 25 novembre à Cordoba, crédit photo : CrossWords/Marine Segura

 

Dans le domaine des violences de genre, l’Argentine est loin d’être un modèle mais a le mérite d’essayer de faire bouger les lignes. En France, la reconnaissance des féminicides n’existe pas et pourrait être une prochaine étape permettant de diminuer le nombre de féminicides – 146 chaque année selon le Ministère de l’intérieur.

Alicia Arsac et Marine Segura

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