Au Brésil, le calme après la tempestade

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

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Crédits photos – Nelson Almeida/Agence France-Presse — Getty Images

 

Alors qu’au Brésil, une forme de « ras-le-bol » de la population s’était faite ressentir il y a quelques mois avec des manifestations et des émeutes à travers le pays, le feu semble s’être éteint aussi vite qu’il s’était embrasé. Phénomène d’autant plus étrange à São Paulo, principal front des indignés du « Movimento Passe Livre ». Dans les années 1960, Vinicius de Moraes, le poète-compositeur et grand nom de la Bossa Nova (homme respecté au Brésil donc) s’était chargé d’écrire l’épitaphe acide de la ville de São Paulo en la déclarant comme la « tombe de la samba ». Si le virtuose renvoyait surtout au côté froid, pragmatique, rigide de cette ville d’affaires, la situation ne risque pas de changer dans les années à venir tellement les raisons de danser sont devenues rares.

« O Brasil acordou » : l’éveil du géant

Nombreux sont ceux qui considèrent que tout a commencé quand, en mai 2013, dans le cadre d’une réforme du budget de l’Etat, la présidente Dilma Roussef a annoncé une augmentation de 20 centavos (environ 7 centimes d’euro) du prix des tickets de bus, métro et trains. Mais cet évènement n’a bien évidemment été qu’une goutte de trop dans le vase bien plein des Brésiliens.

Ce bouillonnement national est, en effet, dû à des frustrations beaucoup plus profondes. Depuis 1985 et le retour à la démocratie, les Brésiliens se sont habitués à la révélation mensuelle d’affaires de corruption au sein de son élite dirigeante dont le plus important récemment a été le scandale du « Mensalão » (le gouvernement de Lula est accusé d’avoir envoyé des « enveloppes » à des députés du Congrès pour faire passer ses réformes). Au-delà de ce trait caractéristique de la vie publique brésilienne qui a le don de désespérer la population et créer une suspicion généralisée vis-à-vis des responsables politiques, les récentes évolutions de l’économie brésilienne sont inquiétantes. Avec une croissance en berne, une inflation montante, la classe moyenne qui a vu durant les mandats Lula son pouvoir d’achat s’accroitre considérablement notamment par des augmentations successives du salaire minimum et une meilleure redistribution des richesses, voit son rêve d’ascension sociale s’effriter peu à peu. En parallèle, les inégalités se creusent toujours un peu plus entre riches et pauvres alors que la situation est déjà critique, le pays ayant l’une des sociétés les plus inégalitaires du monde (coefficient GINI = 0.55).

L’organisation de la Coupe du monde de football 2014 et des Jeux Olympiques 2016, fierté absolue du pays il y a encore un an, est devenu un sujet tabou. Romario, l’ancienne gloire du football, champion du monde en 1994, devenu depuis député fédéral, est même paradoxalement l’un des grands détracteurs de ces évènements sportifs. En effet, le Brésil a consacré ces dernières années, un budget massif pour la construction des infrastructures sportives avec très peu de conséquences pour l’infrastructure « utile » au pays. « O Baixinho » (surnom donné à Romario par les supporters) critique surtout ces dépenses publiques qui auraient pu être utilisées pour construire des écoles, universités, hôpitaux, routes, ports… Les 7 milliards de reais (2.3 milliards d’euros) investis pour les seuls stades auraient pu, d’après les calculs, financer la construction de 8 000 écoles à travers le pays. L’Arena Amazônia, stade de Manaus (capitale de l’état d’Amazonie) a une capacité de 46 000 places alors que la ville ne compte que 1,8 millions d’habitants et a coûté 600 millions de reais (200 millions d’euros). Embarrassé par les critiques visant cette dépense symbolique, le Congrès a récemment proposé de transformer le stade en une prison d’Etat après la Coupe du monde.

 

1371313_649525331745026_315253656_nCrédits photos – Duncan Green (oxfamblogs/fp2p)

 

Résultat : 65 000 manifestants sont descendus dans les rues le 17 juin, au pic des tensions, pour se joindre à la manifestation nationale qui rassemblait plus de 250 000 personnes à travers le pays.

 

« 3,20 é roubo »

C’est cette phrase que l’on lit sur les murs de la ville : « 3,20 c’est du vol ». Mais cette phrase est devenue aujourd’hui un simple graffiti parmi d’autres. Les gens passent devant et semblent ne plus se soucier de la force du message, que la préfecture où le crachin de septembre finiront par effacer. En arrivant dans la ville après les images véhiculées à l’étranger par les médias, on pourrait s’attendre à une effervescence, à être frappé par le sentiment de forces profondes qui s’agitent, d’une rage retenue et de grincements de dents. Mais la réalité est autre.

On a plutôt l’impression d’un lendemain de carnaval, une torpeur de gueule de bois. L’amertume malgré la victoire : le 19 juin, le gouverneur de l’Etat de São Paulo a annoncé l’annulation de l’augmentation du prix du ticket de bus. Les Paulistas et les Brésiliens en général semblent ne pas être satisfaits, comme si leur cri était tombé dans les oreilles d’un sourd. Abattus et silencieux, résignés, le quotidien a repris le dessus, chacun est retourné à ses occupations et la population a quitté la table du bras-de-fer. L’éveil que tous espéraient n’a pas eu lieu, la majorité des Brésiliens ont renoué avec leur passé de peuple paisible et conciliant comme l’analyse les politologues du pays. Ces derniers sont même aujourd’hui surpris par le regain de popularité de « Dilma » dans le dernier trimestre.

L’hymne brésilien chante dans ces premiers couplets un peuple héroïque dont le courage défie la mort pour conquérir par la force de ses bras, le soleil de la liberté et de l’égalité. Peut-être que les Brésiliens ont perdu cette force du bras ou l’envie de se battre contre des responsables qui ne les écoutent pas depuis trop longtemps. Vinicius de Moraes disait dans une de ses chansons : « La vie ne se donne qu’à celui qui s’est donné, celui qui a aimé, celui qui a pleuré, à celui qui a souffert ». Les Brésiliens se sont donné mais le gouvernement a détourné le regard.

Paul.

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