Brésil – Les gardiens de la Terre

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).

La légende tupi raconte que Curupira, un lutin au poil vert s’amuse à semer dans la jungle amazonienne ceux qui cherchent à blesser les arbres et les animaux qui y habitent. Après la fièvre carnavalesque, découvrez le destin et le combat de tout un peuple pour la défense d’une nature que le Curupira ne peut plus protéger seul.

 

Crédits photos : Michael Schoeller / Nat.Geographic

Crédits photos : Michael Schoeller / Nat.Geographic

 

La « Terra de Vera Cruz » ou la fin des nations originelles

En avril de l’année 1500, une flotte de treize navires s’approche d’une terre inconnue. A leur bord, plus de 1000 hommes menés par le noble portugais Pedro Alvares Cabral. Ils viennent chercher les étoffes, les pierres précieuses et surtout, les épices exotiques d’Orient en empruntant la route découverte par Vasco de Gama, une route alternative à celle traversant la Méditerranée contrôlée par les Vénitiens et les Maures. Le mystère plane sur les raisons de ce changement de cap en plein milieu de l’Atlantique, un tournant dans l’Histoire des colonies.

Les explorateurs découvrent un littoral à la végétation foisonnante où la Nature semble déployer avec extravagance et vanité la splendeur de ses parures les plus sauvages. Une terre vierge que Cabral baptise aussitôt « Terra da Vera Cruz » (région actuelle de Bahia). L’équipage comprend que cette côte fait partie de ce Nouveau Monde découvert quelques années auparavant par Christophe Colomb. Il y rencontre d’ailleurs ces étranges peuples d’autochtones qui habitent les lieux. On estime que le nombre d’Indiens au Brésil à cette époque était compris entre 8 et 15 millions, répartis au sein de 1000 tribus différentes.

L’immensité de ce territoire à la végétation dense et impénétrable et la nature semi-nomade de ces tribus de chasseurs-cueilleurs ont empêché une véritable organisation en réseau, la construction d’une civilisation telle que les Espagnols ont trouvé dans les Andes ou en Amérique centrale. Les Portugais se sont imposés sans grande difficulté et ont installé leur colonie au fil des années au détriment de ceux qui vivaient bercés par l’amour et le respect d’une Mère Nature à la générosité infinie.

Raoni, célèbre pour son disque caoba et son combat sur les plateaux télé du monde entier pour la préservation des cultures indigènes et de la faune et flore amazonienne.

Raoni, célèbre pour son disque caoba et son combat sur les plateaux télé du monde entier pour la préservation des cultures indigènes et de la faune et flore amazonienne.

 

Des 1000 tribus, on peut citer quelques principaux groupes ethniques :

  • Les Tikuna vivant sur le cours supérieur du fleuve Solimões en Amazonie ;
  • Les Yanomani regroupés autour de l’actuelle frontière du Brésil et du Venezuela ;
  • Les Guarani répartis entre le Sud du Brésil, le Paraguay et l’Argentine ;
  • Les Kayapos habitant dans la vallée du fleuve Xingú au sud de l’Amazone et peuple du grand Raoni ;
  • Les Tupis au destin peut-être le plus cruel. Longeant presque tout le littoral du Nord au Sud, premières victimes de l’esclavage de masse, des épidémies et des expéditions sanguinaires (les « bandeiras »). Les Tupis étaient un regroupement de plusieurs sous-groupes ethniques partageant la même langue (Tupinamba, Potiguara, Tupiniquim…). Parmi eux, les Tamoios ou « Anciens » se démarquèrent en 1560 par leur audace et leur bravoure pionnière en s’alliant à d’autres tribus pour combattre le colonisateur. Couronnée de succès à ses débuts, l’alliance indienne s’inclina finalement sous les coups de canons européens et signa le début du déclin brutal de ce peuple.

On trouve aujourd’hui, dans les prénoms, noms, noms de lieux, de rues, d’aliments, fruits et légumes l’influence fondatrice qu’ont eu les Indiens dans la société et la culture brésilienne.

Des réformes gouvernementales aux allures de pansements de plaies

 

Les Kayapos complètent leur alimentation dans les supermarchés de Tucumã

Les Kayapos complètent leur alimentation dans les supermarchés de Tucumã

Ce lien de parenté fort, les Brésiliens l’ont longtemps ignoré, préférant s’affirmer comme une nation métisse. Cette ingratitude des enfants de la Nation indigène ne prit véritablement fin que lors de la vaste prise de conscience opérée dans les années 1980 à travers notamment les manifestations de la tribu Yanomani, menacés d’extinction par la violence apportée par les prospecteurs d’or sur leur territoire. Entretemps, esclavage, épidémies, conflits armés, perte de territoires, intégration forcée avaient décimée le peuple originel au nombre de 200 000.

Des fondations, ONG et associations furent crées et sponsorisées par l’Etat qui accéléra le changement de mentalité à travers des lois et une stricte politique de préservation des cultures indigènes. Plus d’un million de km² soit 12% du pays sont aujourd’hui officiellement enregistrées comme « Terres indigènes », statut qui garantit aux populations indiennes l’utilisation exclusive de ces territoires. Grâce à ces mesures de protection, la population indigène est passée des 200 000 à 600 000 âmes soit 0,25% de la population réparties en un peu plus de 200 groupes.

Les enjeux de la mondialisation et la course effrénée à la croissance économique et à l’exploitation incontrôlée des ressources continuent de menacer les Indiens. Les tensions entre ces deux visages du Brésil contemporain sont intensifiées dans la région amazonienne qui concentre 60% des populations indigènes et presque la totalité des « Terras indigenas ». Les conflits restent d’actualité entre les Indiens et les bûcherons, les mineurs, les colons, les chasseurs, les entrepreneurs de travaux publics qui viennent profiter sur aussi de la générosité de Mère Nature.

Le barrage de Belo Monte : en 2014, le combat symbolique continue

Dans l’actualité, une affaire est venue remettre la cause indigène au centre des attentions. Le pays a été divisé en deux camps et le conflit d’une symbolique rare qui a inspiré James Cameron pour ses avatars, a fini par dépasser les frontières et acquérir un enjeu beaucoup plus important que la simple construction d’un barrage. Car oui, vous avez sans doute entendu, cette histoire qui dure depuis des années, un récit qui a pris récemment un tournant extraordinaire.

Source : colibris.ning.com

Source : colibris.ning.com

Après 40 ans de projets datant de l’époque de la dictature, d’études, de manifestations, de révisions, de blocages, de poursuites judiciaires, l’entreprise d’Etat Electrobras a entamé la construction en 2011 d’un barrage à Belo Monte sur le fleuve Xingú dans l’Etat d’Amazonie. Le projet qui devrait coûter 14 millions de dollars aura une capacité de production de 11 000 MW et sera effectif en 2015. Ces 11 000 MW sont, selon les défenseurs du barrage, une énergie absolument vitale pour le pays alors que São Paulo connait par exemple cette année déjà des pénuries et un déficit à la croissance exponentielle. Ces 11 000 MW représentent pour les détracteurs un désastre environnemental et social. Environnemental car la végétation des marécages du Xingú génèreraient dans une eau stagnante, une quantité de méthane équivalente aux émissions de CO2 d’une centrale à charbon. La déviation du cours d’eau dessècheraient par ailleurs, des zones dépendantes des crues saisonnières pour assurer l’habitat de nombreuses espèces menacées.

Un problème social ensuite, car les tribus Kayapos de la région dépendent du fleuve Xingú pour leur survie. La déviation du Xingú entrainerait le dessèchement de celui-ci pour une partie des tribus et l’inondation des villages pour les autres. D’après les études gouvernementales, 20 000 personnes devront être déplacées alors que les ONG dénoncent le double. Le dilemme est posé, le bras-de-fer peut commencer.

Mekaron-Ti

Mekaron-Ti

 

Côté Kayapo, deux leaders charismatiques ont décidé de renouer le combat avec les forces de la mondialisation. Les légendaires Raoni (73 ans) et Mekaron-Ti (62 ans) ont ressorti les peintures de guerre pour se dresser une nouvelle fois contre l’envahisseur. Côté Electrobras, on a opté pour la stratégie de la division, le consortium étant accusé d’investir massivement pour construire des puits, des cliniques, des routes et verser aux communautés et villages de la région près de 15 000 dollars mensuels en échange du silence des responsables politiques et des associations. Mais la nation indigène n’est pas prête à déposer les armes, Raoni et Mekaron-Ti ont organisé des rencontres avec tous les caciques de la région depuis deux ans. Fin 2013, à Tucumã, la voix de 26 leaders de la région à résonnée comme un écho d’outre-tombe dans la vallée du Xingú. L’affront les yeux dans les yeux du passé contre le présent, l’affront d’un peuple oublié par les siècles.

Gardiens de la Terre 6

Caetano Veloso, grande figure du mouvement musical des années 1970-1980 appelé Tropicalisme chantait :
« Après l’extermination de la dernière nation indigène,
De l’esprit des oiseaux, des sources d’eau limpide,
L’apparition de la plus avancée des plus avancées des technologies
Il viendra, impavide comme Mohammed Ali,
Il viendra, je l’ai vu ».
Un indien descendra des étoiles pour révéler la Vérité aux peuples, une vérité qui surprendra pour être restée occulte malgré son évidence. En attendant ce Messie messager de la Nature, les 26 chefs Kayapos se sont unis pour coucher sur papier la prière que l’on murmure sous la voûte des arbres millénaires d’Amazonie depuis plus de cinq siècles. « Notre fleuve n’a pas de prix, le poisson que nous mangeons n’a pas de prix et le bonheur de nos petits-enfants n’a pas de prix. Nous ne cesserons jamais de nous battre. Le Xingú est notre maison et vous n’y êtes pas les bienvenus ».

N.B. Les photos sont toutes de Martin Schoeller pour National Geographic, illustrant l’article de Chris Brown « L’esprit kayapo » à découvrir pour ses magnifiques photos et un récit plus détaillé de l’affaire Belo Monte.

Paul.


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