Les Polynesian Panthers : “survivre” en Nouvelle-Zélande

Pour lutter contre les inégalités sociales et le racisme sur l’île néozélandaise, des jeunes d’origine polynésienne ont créé dans les années 70 le mouvement des Polynesian Panthers, en référence au mouvement africain-américain des Black Panthers.

Près de cinquante ans plus tard, notre correspondante a rencontré l’une de ses membres fondatrices, Melani Anae, qui lutte encore pour faire entendre la voix polynésienne.

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Les Polynesian panthers en Nouvelle-Zélande. © CrossWorlds / Judith Couvé

 

C’est dans son petit bureau, entre les livres entassés, les cadres photos, les colliers de fleurs et les coquillages que Melani Anae, chargée de recherche et directrice du Centre des Etudes du Pacifique, un département de l’Université d’Auckland, me reçoit. Petite enclave polynésienne en plein centre de la ville la plus peuplée de Nouvelle-Zélande, le bâtiment rassemble dans ses vitrines paniers et chapeaux tissés par des artisans polynésiens renommés, et accrochée au plafond, une pirogue de bois.

Les bureaux du Centre des Etudes du Pacifique entourent un bâtiment de forme ovale, avec de larges poutres de bois et des décorations traditionnelles, qui accueille tous les jours conférences, ateliers et célébrations. C’est l’équivalent du fale, traditionnellement le centre du village en Polynésie. Un lieu où l’on se rassemble, où l’on prend les décisions, où l’on échange ses idées.

Inauguré en 2004, le complexe du Fale Pasifika et du Centre des études Pacifiques est l’aboutissement d’un long projet notamment mené par Melani Anae. Il est le premier en Nouvelle-Zélande qui se consacre à l’étude des cultures polynésiennes et à leur mise en valeur.

« C’est ainsi que l’on survit », constate Melani Anae.

Ce fale est un projet pour les communautés polynésiennes ; mais aussi le projet d’une vie qui commence il y a quarante-six ans pour Melani Anae, à la naissance des Polynesian Panthers.

La voix polynésienne à Auckland

Le 16 juin 1971, au coeur du quartier de Ponsonby, alors surnommé « la petite Polynésie » d’Auckland, se regroupent pour la première fois les jeunes troupes des Polynesian Panthers. Ils sont étudiants, fraîchement sortis des bancs du lycée, ont la vingtaine – Melani n’en a que dix-sept – et ont compris qu’ils devaient agir d’eux-mêmes pour lutter contre le racisme grandissant à l’égard des populations polynésiennes en Nouvelle-Zélande.

Si l’on compte dans leurs rangs quelques palangi (Blancs), la majorité des membres sont Polynésiens. Leurs parents ont émigré de Tonga, Samoa, Niue, Cook, Fidji et d’autres îles du Pacifique pour venir trouver un travail en Aotearoa, Nouvelle-Zélande en langue maorie, et gagner des salaires décents à envoyer à la famille restée sur leurs îles d’origine, dans le respect du devoir traditionnel du tautua  — le service à la famille.

Ces jeunes d’origine polynésienne sont la première génération née en Nouvelle-Zélande. Des palangi sur l’île, des coconuts, immigrés des îles à Auckland.

Après la première vague d’immigration des années 50, répondant à la demande de cols bleus dans les usines, les tensions sociales et raciales ont atteint un pic dans les années 1970. La Nouvelle-Zélande a alors entamé une période de récession économique durant laquelle les immigrés polynésiens vont être tenus pour responsables du taux de chômage croissant.

Le gouvernement conservateur de l’époque met en place de nouvelles mesures de politique migratoire dont la loi sur l’immigration (Immigration Act) de 1968, légitimant les contrôles aléatoires de passeports et de visas par la police. Maoris, Niuéens, immigrés des îles Cook et Tokalau – pourtant de nationalité néo-zélandaise -, Samoans, Tongans, Fidjiens : tous souffriront, en tant que Pacific Islander, d’un racisme quotidien et systémique.

Dans la rue, on les appelle niggas et coconuts. A l’écran, le Polynésien à bedaine est alcoolique, violent et paresseux comme l’illustre la campagne télévisée du National Party (Parti National) de 1975.

Contrôles aléatoires, perquisitions spontanées des maisons à l’aube, les dawn raids, invectives désobligeantes dans la rue, accès difficile au logement et à l’éducation, le racisme prend des formes variées contre lesquelles les Polynesian Panthers s’organisent. Sans le soutien de leurs parents, « trop respectueux de l’autorité du pays d’accueil que la Nouvelle-Zélande représentait » d’après Melani Anae, ils créent l’un des premiers centre d’aide aux devoirs d’Auckland, assistent les immigrés dans la recherche d’un logement, informent les citoyens de leurs droits en distribuant des livrets informatifs.

“Panthère un jour, panthère toujours”

Trois angles d’attaque dans la lutte des Polynesian Panthers : anéantir toute forme de racisme, célébrer l’identité ethnique, éduquer pour libérer. « L’éducation est la clé, la forme de protestation la plus puissante », insiste Melani Anae.

C’est en riant qu’elle se souvient comment Will ‘Ilolahia, leader du mouvement, la charge de sa première mission importante. En séjour chez sa famille à Los Angeles et alors âgée de dix-sept ans, elle établit les premiers contacts avec les Black Panthers qui leur expédient quelques semaines plus tard tracts et pamphlets à distribuer en Nouvelle-Zélande et en Australie. Si le mouvement se retrouve dans la lutte des Black Panthers aux Etats-Unis, il refuse les armes sans pour autant se limiter à des actions de charité.

Le groupe participera activement aux manifestations contre le Springboks rugby tour de 1981, contre l’accueil de l’équipe de rugby sud-africaine, alors miroir officiel de la politique de ségrégation en Afrique du Sud.

« A l’époque, on ne savait pas ce qu’on faisait », sourit Melani Anae. A la fin des années soixante-dix, le mouvement s’essouffle suite au départ de son leader, Will ‘Ilolahia, vers les Tonga. Il aura apporté beaucoup aux communautés polynésiennes en Nouvelle-Zélande, cependant toujours victimes d’importantes inégalités sociales. Taux d’obésité élevé (32 % des adultes parmi les “Pacific Islanders”), accès difficile aux soins, les populations polynésiennes seraient aussi trois fois plus à même de présenter des problèmes de santé mentale selon le Rapport annuel 2016 du ministère de la santé de Nouvelle Zélande.

Pour Melani Anae, le mouvement ne s’est jamais réellement éteint et continue d’exister, notamment au sein du Pacific Research Center où elle tente de transmettre le flambeau de la lutte à ses étudiants. Nul doute en tout cas que Melani, vêtue de son chemisier imprimé léopard, est bel est bien demeurée panthère : « Once a panther, always a panther » (panthère un jour, panthère toujours), conclut-elle. Entre toutes les photos et décorations accrochées au mur, je distingue à présent les innombrables pages de journaux déchirées, photographies et autres morceaux de souvenirs qui constituent l’âme des Polynesian Panthers dans ce petit bureau, et dans la mémoire de Melani.

Article de Gabrielle Hoarau
llustration de Judith Couvé

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