Leur Hollywood à eux : à San Diego, une étoile fuyante se raconte

Leur Hollywood à eux (4/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Quatrième épisode : San Diego

Nous voilà arrivés à San Diego, ville de vacances perpétuelles. Après avoir passé de longues heures polluées dans les mythiques embouteillages de Los Angeles, les start-uppeurs hyperactifs de la Sillicon Valley peuvent enfin se reposer. Dans le quartier d’Ocean Beach, tout mène à la plage. Sur la longue artère principale, les promeneurs au pas languide, une glace à la main et des tongs au pieds, déambulent sans fin sous les longs palmiers. Le vent est puissant, et l’on croirait presque entendre le bruit des vagues depuis l’auberge de jeunesse à quelques pas de là (auberge d’ailleurs classée la meilleure aux Etats-Unis, comme en témoigne l’article fièrement accroché au mur). L’établissement ne manque pas de style : ses murs multicolores sont envahis de dessins d’algues, méduses et autres merveilles océaniques, et un peace lumineux brille sur le toit. Dans l’entrée, quelques surfeurs se rincent rapidement avant de ranger leur planche de surf, promenant avec eux une odeur de sel.

Roberta, l’étoile fuyante

Le soir, une tournée des bars est organisée. Seuls les mineurs qui n’ont pas encore atteint leur vingt-et-unième année restent dans la véranda de l’auberge, noyant leur infortune au son d’un mauvais air de guitare, buvant la bière qu’ils ont quand même réussi à acheter. Le lendemain matin, certains sont encore là, refusant de mettre fin à leur soirée. Dans ce tableau classique, une seule étrangeté : une femme âgée à la voix de fumeuse, la peau tannée et ridée, ses immenses ongles manucurés posés sur des cuisses découvertes, raconte avec emphase l’histoire de sa vie à un groupe de jeunes impressionnés.

Roberta Steinberg vient de Los Angeles. Elle a plus de soixante-ans, de faux cheveux blonds parfaitement lissés et des joues poudrées. Avec elle on retrouve les frasques et les contrastes de Los Angeles, la vieillesse masquée par la poudre rose, les rides se mélangeant au bronzage. Elle accepte sans hésiter de répondre à nos questions, mais demande à aller se recoiffer avant de se faire photographier. Roberta Steinberg aime parler, romancer sa vie. Elle dit avoir écrit des films et gagné de l’argent, avant d’arrêter pour retrouver de l’authenticité. Elle dit aussi avoir été victime de l’Eglise de Scientologie, qui lui aurait pris sa fille et ses parents et la poursuivrait sans relâche, l’obligeant à voyager sans cesse. Ses histoires sont invérifiables. Roberta Steinberg semble effectivement avoir inventé plusieurs films, mais sur sa propre vie.

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

Roberta Steinberg dans la cour de l’auberge de jeunesse. © Clément Foutrel

 

 

– Quel film représente le mieux votre vision de l’Amérique ?

Tout dépend de l’époque qui vous intéresse aux Etats-Unis. Quand j’étais enfant, il y avait un film qui s’appelait Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird). Je rêvais d’être l’avocat dans ce film.  Je pensais que c’était ça, les Etats-Unis : l’équité, la justice… Mais je ne dirais pas que c’est encore le cas aujourd’hui.

Bande-annonce du film To Kill a Mockingbird

 

– Pourquoi n’est-ce plus valable ?

L’Amérique a changé. Avant, on valorisait l’intégrité, l’honneur, l’honnêteté. Bien sûr, les gens voulaient être riches avant aussi, mais leur éducation ne les poussait pas à désirer la richesse. On leur apprenait à aspirer à des principes plus importants, à avoir bon caractère. Tout le monde se fiche aujourd’hui d’avoir bon caractère, ils s’intéressent juste à combien d’argent ils ont. Et s’ils ont beaucoup d’argent, il y a de grandes chances pour qu’ils n’aient pas bon caractère !

Maintenant, on est attirés par les criminels, les escrocs. Il y a un film qui s’appelle L’Arnaque (The Sting), dans lequel des criminels installent un faux câble dans une course de chevaux, et gagnent beaucoup d’argent grâce à ça.

Voilà ce à quoi les gens aspirent : gagner de l’argent, honnêtement ou pas.

Les valeurs ont changé. Personne ne parle plus du niveau d’éducation d’une personne, de si elle lit beaucoup, si elle parle correctement… Non. Il n’y en a que pour l’argent que ça rapporte. Avant, un candidat à la présidentielle était quelqu’un de cultivé, parfois un intellectuel. Maintenant, c’est juste quelqu’un qui a de l’argent.

Bande-annonce du film The Sting

 

– Donc, quel film choisiriez-vous pour représenter l’Amérique d’aujourd’hui ?

Vous savez quel est le dernier film que j’ai vu ? Vous allez mourir de rire. C’était à propos du gars qui a inventé Facebook, Mark Zuckerberg. Ca s’appelle The Social Network. J’ai été fascinée par la manière dont Zuckerberg a créé le réseau. Même si en fait, l’histoire n’est pas si fascinante que ça, il voulait juste rencontrer des filles ! Mais Mark Zuckerberg est quelqu’un que j’admire, car même s’il est riche et célèbre, il a fait quelque chose pour le mériter.

J’utilise beaucoup Facebook moi-même. En ce moment, j’écris un livre sur la Scientologie, pour montrer que c’est une organisation criminelle. C’est grâce à Facebook que j’ai réussi à rentrer en contact avec d’autres victimes de la scientologie. Avant, je me demandais, « Est-ce que je suis la seule à être au courant de ça ? ». Puis je suis allée sur Facebook, et j’ai découvert toutes ces autres victimes de l’organisation. C’était vraiment une bonne chose pour moi.

Bande-annonce du film The Social Network

 

– Quel genre de film vous écriviez ?

C’était il y a très longtemps … C’était des comédies. Quand j’étais petite, j’étais fan de films, et mes parents étaient aussi dans le cinéma, donc j’ai été élevée dans ce milieu, à Los Angeles. Lorsque j’avais 20 ans, j’avais un théâtre qui s’appelait Kentucky Fried Theatre. Oui, comme Kentucky Fried Chicken (KFC). On était un groupe d’amis, avec David, Jerry Zucker, Jim Abrahams, et on faisait des sketches.

Au début des années 70, on a écrit un film à partir de nos sketches. On a gagné beaucoup d’argent grâce à ça. J’ai épousé le gars avec qui j’écrivais, et on écrivait jour et nuit, il y avait beaucoup de drogues … C’était un vrai ego trip, je ne pouvais plus le supporter. C’était amusant lorsqu’on ne gagnait pas d’argent, mais quand on a commencé à en gagner on n’arrêtait plus de se disputer. Ce n’était pas fait pour moi.

– Vous regrettez cette période de votre vie ?

Je ne le regrette pas, mais je n’en suis pas fière. Je pense que c’était une mauvaise période de ma vie. Ce n’était pas authentique, il y avait trop de drogues … Pas un style de vie qui valorisait l’intégrité. C’était comme se prostituer, en un sens. 

Je n’en parle jamais, parce que lorsque je m’en suis sortie, j’ai vécu une meilleure vie, une vie plus heureuse. Je n’ai pas gagné autant d’argent et personne ne me demandait mon autographe, mais pourquoi aurais-je besoin de ça de toute façon ? Beaucoup des gens avec qui je travaillais sont déjà morts, ou malades à cause de tous les trucs qu’ils prenaient, et regardez-moi ! Je vais bien, je m’en suis sortie.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je trouve ça si difficile de regarder des films. Lorsque je regarde des comédies, je me dis que je devrais être en train d’en écrire ! Mais j’ai décidé que ce n’était qu’un monde fantastique, et que je voulais vivre dans la réalité. Mais je suis sûre que l’industrie du cinéma a changé aujourd’hui, c’est ce que m’ont dit des anti-scientologie.

– Quel film représente ce que vous détestez en Amérique ?

Vous savez, si je vais voir un film et que je le déteste, je me lève et je sors du cinéma ! Si je déteste un film, je ne le regarde jamais jusqu’au bout.

Propos recueillis par Rime Abdallah (texte) et Clément Foutrel (photo)

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