Leur Hollywood à eux : San Francisco, à la rencontre de la Beat Generation

Leur Hollywood à eux (3/6). Nos correspondants au Canada entament un long voyage dans l’ouest des Etats-Unis. Ils vous proposent de comprendre le pays qu’ils traversent à travers l’image que les habitants s’en font, à travers le film projeté dans leurs têtes pour parler de leur nation, en bref : à travers leur Hollywood à eux.

On vous parle d’Amérique et vous voyez les grandes chevauchées à travers les déserts rocailleux, des policiers qui résolvent des enquêtes un café à la main, des surfeurs-coureurs zigzagant entre les palmiers, des forêts d’immeubles éclairés ou encore des stations services perdues dans des champs de blé. Des images colorées, vibrantes – des images de cinéma. Lorsqu’enfin vous arrivez aux États-Unis, tout vous semble presque familier. Fantasmes et songes trouvent enfin un endroit où se poser. Les images des westerns se superposent aux grandes plaines arides de l’Utah, et il vous semble apercevoir l’ombre de vos personnages préférés déambuler entre les collines de San Francisco.

Vous, c’est nous. Rime et Clément. Nous avons quitté le Canada pour découvrir ce pays voisin. On observe les gens autour de nous, dont ce décor de cinéma est le quotidien. Mais quel film représente le mieux leur pays ? Quel personnage de film les rend fier ? Dans quel film aimeraient-ils vivre ? Quel film représente ce qu’ils détestent le plus des États-Unis ? Ces quatre questions guideront nos rencontres.

Troisième épisode : San Francisco

San Francisco, ou « Frisco » de son surnom, comme sortie de l’esprit extatique de Jack Kerouac un soir de trop grande beuverie. Une ville qui fatigue l’esprit et les jambes – onze collines et presque autant d’ambiances différentes. Sur Haight Street, les boutiques vintage s’enchaînent comme autant de cavernes au trésor, remplies de babioles en tous genres sorties des années 1920. Ici, personne n’est apprêté : tout le monde écume donc les friperies à la recherche de la salopette la plus usagée. Les vrais hippies ne sont en réalité plus très nombreux : ceux qui n’ont pas succombé aux charmes de la Silicon Valley ont fui la hausse des loyers. Un peu plus loin, dans Chinatown, l’odeur des crevettes séchées, grenouilles vivantes et autres curiosités plonge le touriste dans d’autres réalités. Mais l’odeur des expressos du quartier italien se fait déjà sentir, le ramenant à des contrées plus familières.

Jerry et Estelle, mémoires de la Beat Generation

Dans ce même quartier se trouvent les quelques vestiges de la Beat Generation, ce mouvement littéraire et artistique apparu au cours des années 1950 à San Francisco, New York et Los Angeles autour de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. A l’origine, le terme beat signifie « brisé », « cassé » et désigne ainsi une génération qui s’essouffle, en quête d’expériences nouvelles. Mêlant anticonformisme et mysticisme, les Beats ont exercé une influence considérable sur la contre-culture américaine.

Justement, en face du City Lights Bookstore où baroudeurs et étudiants progressistes viennent se recueillir sur les poèmes d’Allen Ginsberg, se tient le Beat Museum. Deux étages et un concentré d’anti-conformisme : quelques vestes de Jack Kerouac, des extraits de poèmes exhortant au voyage libérateur et, dans une petite salle sombre, un film expérimental – certainement réalisé sous hallucinogènes par souci de réalisme – expliquant la vision des Beats.

L’histoire de ce musée est une véritable success story à l’américaine. Jerry et Estelle Cimino, des passionnés de la Beat Generation, l’ont d’abord ouvert à Monterey dans les années 1990, avant que le succès ne les fasse déménager à San Francisco. Jerry, le sourire sympathique et le ton de l’orateur aguerri, explique que le musée survit confortablement grâce à de généreux donateurs. Le couple accepte sans hésitation de répondre aux questions. Contrairement à tous les autres, ils ne prétendent pas ne rien connaître au cinéma.

Jerry et Estelle dans le Beat Museum © Crossworlds / Clément Foutrel

Jerry et Estelle dans le Beat Museum © CrossWorlds / Clément Foutrel

 
– Quel film représente le mieux « votre Amérique » ?

Jerry : Il y a un film qui s’appelle Pull My Daisy, qui date de 1959. Allen Ginsberg et Gregor Corso jouaient dedans, et David Amram a fait la musique. C’est un film génial, et c’est l’une des raisons pour lesquelles on est tombé amoureux de la Beat Generation. Ça parle de la contre-culture qui brise  les normes des années 1950. Ce n’était pas des gens sérieux, ils s’amusaient beaucoup. C’est un film expérimental, mais il est toujours disponible, et toujours aussi génial.

– C’est une fiction ou un documentaire ?

Jerry : C’est difficile à décrire, c’est une plaisanterie ! Ça parle d’un groupe d’amis … A la base, c’était un film muet, ils l’ont montré à Jack Kerouac, et il leur a dit : « Laissez-moi vous faire une bande-son », ce qu’il a fait, avec un magnéto. Le film est toujours très pertinent aujourd’hui. Je pense par exemple à cette scène où Leo Cassidy pose plein de questions à un évêque, en se moquant un peu de lui :

« Hé l’évêque, est-ce que cette veste est sacrée ? Est-ce que le pamplemousse est sacré ? Est-ce que le baseball est sacré ? ».

Le prêtre le regarde et pense qu’il est fou. Cette scène est géniale, parce que l’idée des Beats est justement que tout dans le monde est sacré. Ce moment, nous quatre assis ensemble, est sacré, parce que ça se passe maintenant. Tout est sacré, chaque instant est sacré.

– Vous pensez que l’esprit de la Beat Generation est toujours vivant aujourd’hui, en Californie par exemple ?

Jerry : A mon avis, il est présent partout. Les gens se demandent toujours quelle est leur place dans le monde, et les Beats les aident à répondre.

Parce que c’est ça la vie : c’est un  « voyage du héros ».

Estelle : Joseph Campbell a inventé ce concept de « voyage du héros » dans un de ses livres. Selon lui, c’est présent dans tous les films. Si tu penses à Star Wars par exemple, à la quête de Luke Skywalker, tu vois qu’il y a un problème extérieur, un problème intérieur et un problème philosophique que le héros essaie de résoudre. Tous les bons films parlent de cette quête. Les mauvais films n’en font rien de bien.

– Quel personnage de film admirez-vous le plus ?

Jerry : Aragorn dans Le Seigneur des Anneaux. Enfin qui n’aimerait pas Aragorn ? C’est un ranger, et c’est le vrai Roi du Gondor. Il y a un moment où le Roi des Elfes le prend à part et lui dit : « Deviens ce que tu dois être, tu n’es pas un homme ordinaire, tu es un roi ». Il enlève alors cette vieille peau comme celle d’un serpent, et assume ce nouveau rôle qui change non seulement sa vie, mais aussi la vie de ceux qui dépendent de lui. J’adore Le Seigneur des Anneaux.

– Dans quel film aimeriez-vous vivre ?

Estelle : J’aimerais vivre dans Dirty Dancing (rires). J’ai beaucoup aimé ce film la première fois que je l’ai vu, et je l’aime toujours.

Je sais que c’est un vieux film, mais j’aime beaucoup cette époque : l’idée de se libérer, d’être indépendant. C’est ce que Babe essayait d’atteindre, je pense.

Elle a affronté ses parents, s’est battue pour sa liberté sexuelle, en disant : « Je suis amoureuse de ce gars, je veux danser, voilà ce que je veux être ». Je pense que c’est une super histoire.

Jerry : C’est probablement le film qu’on a le plus vu tous les deux. 20, ou peut-être même 40 fois, je dirais.

Estelle : On a aussi eu la chance de rencontrer Patrick Swayze, l’acteur principal, et sa femme à l’avant-première d’un film à propos des Beats.

– Quel film représente ce que vous détestez le plus en Amérique ?

Estelle : Il y a un film de Michael Douglas sur Wall Street. C’est à propos de la cupidité, et des banques. Il y en a aussi un autre avec George Clooney qui s’appelle Up in the Air, dans lequel il passe son temps à virer des gens, sans aucune compassion pour les employés … Ces deux films représentent les entreprises, les grandes organisations qui ne se préoccupent pas de ce qui est juste.

Parfois, je pense que ces films sont faits pour que les gens ouvrent les yeux sur ce qui se passe, pour les réveiller. Les banques s’en sortent toujours, elles ont probablement causé la Récession et n’en ont pas payé les conséquences. C’est la même chose aujourd’hui, et elles ne payent toujours pas. Tout ça, c’est de la cupidité, du manque de compassion pour les gens.

Propos recueillis par Rime Abdallah et Clément Foutrel

L’Amérique selon Jerry et Estelle : Pull my Daisy

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