L’île de Bornéo : entre plages, environnement et conflits territoriaux.

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

En février dernier, des hommes armés se revendiquant du sultanat de Sulu ont débarqué sur les côtes malaisiennes de Bornéo, réclamant la souveraineté du territoire au nom du règne dudit Sultan sur la partie nord de l’île au XVIIIe siècle ; plus récemment, le 15 novembre dernier, un touriste taiwanais a été tué et sa femme enlevée sur les côtes de l’île. Ce renouveau de violences marque l’une des problématiques auxquelles est confronté Bornéo. Et ce n’est pas la seule.

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Lever de soleil sur l’île de Bornéo. Crédits photos – Amaury.

 

Quatrième île du monde par sa superficie après l’Australie, le Groenland et la Nouvelle-Guinée, Bornéo est une entité particulière et unique en Asie du Sud Est. « Entité particulière » car l’île n’abrite pas moins de trois pays – Indonésie, Malaisie et Brunei – et est en proie à de violents conflits territoriaux depuis leur installation insulaire ; « unique » sans doute grâce au sentiment si singulier que les voyageurs du monde entier ont en revenant de Bornéo.

« Bornéo, ce n’est pas la Malaisie. Ce n’est pas l’Indonésie non plus. Et encore moins Brunei. Bornéo, c’est Bornéo. C’est l’île aux mille aventures de Joseph Conrad, c’est le Mont Kinabalu, c’est la plongée à Sipadan. ». La lecturer nous a tous fait rêver ce jour là à nous dépeindre un portrait si flatteur de l’île asiatique. Mais à l’écouter, Bornéo c’est aussi la clé de la géopolitique régionale de la décolonisation, le cœur d’une lutte entre puissances coloniales d’abord puis entre nouvelles nations indépendantes. Retour sur les enjeux de cette île aux mille facettes.

Une culture insulaire propre.

Si l’on devait faire la comparaison, les Etats de Sabah et Sarawak (Etats malaisiens de Bornéo) sont à la Malaisie ce que la Corse est à la France. Ils font partie de la fédération malaisienne, mais pas trop : là-bas, on ne parle que peu de la péninsule. On préfère de loin raconter les légendes de l’île, montrer avec fierté les derniers villages Dayaks, et cultiver avec passion ce mythe de la différence. Car les habitants de l’île sont différents. Pour ce qui est de la Malaisie, ils ont tenu à l’inscrire dans le droit. Les deux états insulaires, bien qu’inscrits dans la Constitution, ne relèvent ainsi pas de la Haute Cour de Malaisie mais de celle de Bornéo. Et côté lois, le visa malaisien ne suffit plus pour entrer dans l’État du Sarawak, l’État a ses propres prérogatives en terme d’immigration.

Mais au delà de cette mise en porte-à-faux, c’est plus l’unité insulaire qui règne sur l’île qui est remarquable. Partageant les mêmes racines, les hommes de Bornéo se sentent plus habitants de l’île que Malaisiens, Indonésiens. Les Dayaks, ethnie native de Bornéo, sont la fierté de leurs descendants, alors que la jungle primaire – qui couvre la majorité de l’île – est l’objet des fantasmes les plus fous, les œuvres de Conrad faisant foi.

Brunei est peut-être l’exception de cette culture insulaire, car l’État s’inscrit dans une histoire et un paradigme différent. Pays vieux de plus de mille ans, Brunei a autrefois régné sur les îles de Java et Bornéo, et est depuis le règne de Majapahit au XIIIè siècle un acteur majeur dans la région. Le sultan de Brunei est un homme puissant et respecté. Son âge d’or passé, le sultanat perd en influence avec la colonisation européenne, et devient protectorat britannique en 1906. Aujourd’hui, l’enclave de 5 800 km2  vit de sa manne pétrolière et de l’immense fortune induite de son sultan Hassanal Bolkiah – en résultent notamment une absence d’impôts, la gratuité des frais hospitaliers et une dette nationale inexistante. Deux mondes s’opposent donc entre Brunei d’une part et les Etats de Sabah et Sarawak et le Kalimantan indonésien d’autre part ; tandis que le sultanat voit les entreprises étrangères s’implanter par dizaines sur son territoire, on vit majoritairement du commerce du bois et du tourisme dans le reste de l’île.

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Un enjeu économique et écologique.

Car le bois est en effet la principale ressource de Bornéo, et à l’instar de la Malaisie péninsulaire, les habitants de l’île n’hésitent pas à encourager la déforestation. Cette dernière poursuit deux objectifs : d’une part, accroitre le commerce du bois, et d’autre part de libérer de nouveaux terrains afin de multiplier les plantations de palmiers à huile (la Malaise et l’Indonésie sont les deux premiers producteurs d’huile de palme au monde). Mais le développement économique n’allant pas sans le vice écologique, la déforestation pose de sérieux problèmes à l’île. Parmi toutes les forêts tropicales au monde, celle de Bornéo est celle qui régresse le plus rapidement : en 10 ans, ce n’est pas moins d’un quart de la forêt qui a brulé, d’origine humaine ou non. Un désastre pour la flore de l’île, surtout en tenant compte que la biodiversité de la forêt primaire est l’une des plus riches au monde. Mais quand on sait ce que l’huile de palme représente pour l’économie malaisienne, la question morale n’est plus d’actualité ; « l ‘huile de palme, c’est la colonne vertébrale de notre économie » disait il y a peu la directrice de MPOB, le bureau de l’huile de palme en Malaisie. Alors peut-être verra –t-on la disparition de la forêt primaire d’ici quelques dizaines d’années.

Fort heureusement pour l’économie de Bornéo, un autre pan est ici à l’honneur – et donne de l’air au poumon économique suffoquant sous les critiques : le tourisme. A Bornéo, on va voir les derniers orangs outangs en liberté, on va plonger dans les plus beaux spots au monde, on monte le plus haut sommet d’Asie du Sud Est après la chaine himalayenne. Bref, la nature de l’île a tout pour séduire, et est de plus en plus mis à contribution. Vers une alternative plus durable ?

Une territorialité en question

Mais le développement touristique pourrait bien connaître un coup d’arrêt, si les conflits territoriaux continuent. Bien que l’île soit aujourd’hui sûre et les frontières délimitant les trois pays fixes et non contestées, une minorité insulaire venue des Philippines remet en question la souveraineté de la Malaisie sur l’État de Sabah. En effet, le sultanat de l’archipel de Sulu, dans la mer des Célèbes à quelques dizaines de miles marins de la côte malaisienne, revendique son dû offert par le sultan de Brunei en 1703 : l’Etat de Sabah.

Ainsi, le 11 février dernier, 200 hommes armés débarquèrent à Bornéo, réclamant la souveraineté du pays. Bien mal leur en fut : 68 trouvèrent la mort et les autres furent arrêtés par les forces malaisiennes.

Enfin, les côtes Est de l’île donnent toujours sur la zone d’influence du mouvement terroriste séparatiste islamiste Abu Sayyaf. Ce dernier est soupçonné d’être à l’origine de la mort d’un touriste taiwanais la semaine dernière et de l’enlèvement de sa femme. Ceux-ci se trouvaient alors dans un complexe touristique sur une île au large des côtes.

Ainsi, les antagonismes sont nombreux sur Bornéo, entre culture insulaire et culture nationale, développement durable et développement économique, tourisme et sécurité. Beaucoup d’enjeux que l’île, comme la Malaisie péninsulaire et le reste de l’Indonésie, devra relever dans les années à venir.

 
Amaury.

 

 

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