Mariage mixte au Liban : combattre « le sectarisme » au quotidien

Au Liban, le mariage reste la prérogative de chaque autorité religieuse. Comment font les couples mixtes ? Pourquoi le mariage civil n’est-il pas l’usage ? En ce jour de la Saint-Valentin, nos correspondantes ont rencontré des Libanais mariés, malgré leur différence de religion.

« Ici, la culture est religion », affirme Lorena, 19 ans, druze, et en couple avec un chiite de son âge – les doctrines chiite et druze sont deux branches de l’islam.

Au Liban, le premier et seul mariage civil a eu lieu en 2013, et a été fortement condamné par plusieurs figures du parlement libanais. Ce couple a demandé à être reconnu par le ministère de l’Intérieur, après avoir enlevé la mention de sa confession sur ses papiers civils.

Dans un pays où 18 religions coexistent, en 2017, seules 15% des unions étaient inter-religieuses, selon le Dr Abdel Ghani Imad, professeur de sciences sociales à l’Université Libanaise.

En l’absence d’une loi civile au Liban, le mariage, comme le divorce et la garde des enfants, reste la prérogative de chaque autorité religieuse. Dès lors, afin que deux personnes de religions différentes se marient, l’une d’elles doit se convertir, ou l’union doit être faite à l’étranger.

En effet, toute personne est identifiée, officiellement, par rapport à la confession dans laquelle il/elle est né. Un athée aura ainsi forcément une appartenance religieuse, du moins légalement. De celle-ci découlent les droits propres à chacun, différents selon le culte. Le mariage interreligieux est donc limité, puisque chaque religion a ses propres règles.

« Au Liban, il n’y a pas de problème de religion tant qu’on ne parle pas de mariage », dit Lorena, en couple avec Fouad depuis un an. Leur différence de religion n’impacte pas encore leur relation au quotidien, puisque tous les deux sont athées et « encore jeunes » pour penser au mariage.

Fouad et Lorena, 19 ans. Ils sont tous deux libanais, elle de confession druze, lui chiite, en couple depuis un an. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

Fouad et Lorena, 19 ans. Ils sont tous deux libanais, elle de confession druze, lui chiite, en couple depuis un an. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

 

Se convertir pour pouvoir se marier

Tarif et Maha, tous les deux 72 ans, sont mariés depuis 39 ans. Malgré sa confession chrétienne maronite, sur le papier Maha est chiite, comme son mari.

« Pour ma femme, le fait que je sois laïque aide beaucoup, je n’interfère jamais dans sa vie religieuse. »

Maha a fait le choix de se convertir à l’islam pour « faire plaisir à la famille chiite de son mari » même si ce dernier explique qu’il était contre. « Faire plaisir », que ce soit à la famille ou à la société, reste très souvent un impératif dans le choix des partenaires.

Dans le cas de Tarif et Maha, la famille était l’obstacle à surmonter au début de leur relation. « Un de mes beaux-frères était furieux », explique Tarif. Les tensions se sont néanmoins vite calmées. Lors de leur mariage chiite, leurs familles ont finalement accepté et accueilli leur union comme une autre.

Aller à contre-courant des coutumes intrareligieuses peut pousser à l’exclusion. C’est le cas de Rima, la sœur de Lorena. La grand-mère de Rima a ainsi arrêté de parler à sa petite fille parce qu’elle voulait se marier à un chrétien. La famille proche, un peu plus libérale, a accepté cette volonté, même si ce n’était que pour la voir mariée, selon la jeune femme.

Mais dans son village, le quotidien est vite devenu insupportable. Les habitants ont cessé de leur adresser la parole, à elle et sa famille, raconte Rima. Le jeune couple a fini par se marier en Turquie, et habite maintenant aux États-Unis. Quelques années plus tard, lors des funérailles de sa mère, Rima et son mari n’ont « même pas eu le droit d’aller voir le cercueil ».

S’unir à l’étranger

L’étranger représente ainsi un El Dorado pour de nombreux couples mixtes, qui partent dans les pays voisins, tels que Chypre ou la Turquie, pour s’unir civilement. Bien que le mariage civil n’existe officiellement pas au Liban, d’après l’article 25 du règlement LR60, l’État a une obligation légale de reconnaître les unions contractées à l’étranger.

Tarif, l’époux sextagénaire dont la femme s’est convertie au chiisme pour pouvoir se marier avec lui, aurait ainsi préféré aller à Chypre pour avoir un mariage civil plutôt que chiite, plus « compatible avec ses idéaux laïques », explique-t-il. C’est le choix qu’a fait sa fille, Rada, qui se présente comme laïque elle aussi. Elle a décidé de contracter un mariage civil à Chypre, malgré le fait que son compagnon et elle étaient tous deux musulmans, issus de la même branche, et auraient donc pu se marier religieusement au Liban.

Pour cette famille, les mariages mixtes sont une des clés possibles pour atteindre l’unité nationale si recherchée au Pays du Cèdre.

« C’est ce dont nous avons besoin au Liban ! Le sectarisme, le fanatisme, ça a détruit le Liban et va continuer à le détruire », s’exclame Tarif, pour qui le sectarisme est synonyme d’hypocrisie. Sa femme, Maha, continue d’aller à l’église chrétienne malgré l’inscription « chiite » sur sa carte d’identité. Elle prie tous les jours le même dieu qu’avant son mariage. Et cela ne pose problème à personne dans sa paroisse.

Le prestige avant tout

« Les gens ne s’intéressent pas tant à la religion, mais plutôt à leur réputation », s’indigne de son côté Lorena. Les valeurs culturelles restent au centre du noyau familial. Aux dires des interviewés, les familles trouvent un terrain d’entente lorsqu’elles appartiennent à la même classe sociale. La religion n’est qu’une caractéristique entre beaucoup d’autres qui permettent ou empêchent certains mariages.

Dans un pays où le mariage civil reste un combat, un espoir reste : celui de la sécularité. Le barreau de Beyrouth, qui se bat pour la législation d’un mariage civil depuis des décennies selon le journal libanais L’Orient-Le-Jour, revenait encore à la charge en novembre dernier. Mais dans un pays où les rôles de la vie politique sont également définis en fonction de la confession (le président doit être maronite, le premier ministre sunnite, le président de l’Assemblée chiite…), penser et concrétiser l’uniformisation du mariage d’un point de vue légal bloque. Après avoir vécu soixante-douze ans à Beyrouth, Tarif reste positif.

« Il faut lutter s’il y a des obstacles. L’amour en vaut le coup. »

Anaïs Richard et Wendolyn Trogneux

Une réflexion au sujet de « Mariage mixte au Liban : combattre « le sectarisme » au quotidien »

  1. La meilleure solution c’est une bonne dose d’hypocrisie. Peu importe ce qui est écrit sur les papiers il faut laisser les imbéciles dans leur cercle restreint.

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