Mumbai en deuil, la Nation en souffrance

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014 ).

Venu accueillir un invité au Shattrapati Shivaji International Airport de Mumbai, je rentre dans l’aéroport au niveau des arrivées sous le regard ébahi de deux militaires qui me rattrapent bien vite en se saisissant de moi comme d’un criminel. M’excusant platement je sors en demandant pourquoi l’accès à l’aéroport est interdit. L’un d’entre eux me crucifie du regard en me demandant :

« Are you Muslim ? »

Peut être la barbe joua-t-elle en ma défaveur lorsque je répondis par la négative. Surpris par la brutalité des militaires, je mis du temps à comprendre pourquoi l’aéroport de Mumbai était aussi sécurisé que celui de Tel Aviv. Ce n’est qu’en retournant à ce même aéroport que je vis le grand panneau situé à l’entrée voiture : « Let’s fight terrorism together ». L’Inde est en effet sous la menace perpétuelle d’attaques terroristes. Les chiffres sont édifiants : pas moins de 60 attaques perpétrées depuis 2001 ; quatre attentats depuis le début de cette année.

Le 26 Novembre étaient célébrées les commémorations des quelques 166 disparus et 600 blessés durant les attaques de 2008 à Mumbai. Cette agression eut un retentissement spectaculaire et il fallut au moins la mort de six américains innocents pour que le monde ouvre les yeux sur la réalité du terrorisme en Inde. Mumbai particulièrement est la cible d’attaques régulières, au nombre de sept depuis 2001. Cela s’explique en partie par sa situation en tant que capitale financière ainsi que ville la plus peuplée (et mixte socialement et ethniquement) d’Inde. Au moindre incident, le pays se braque instantanément car il est tout entier concerné. Deux factions sont régulièrement désignées comme commanditaires des attentats lorsqu’elles ne les revendiquent pas : le mouvement de guérilla maoïste et les groupes Islamistes. Le mouvement de guérilla maoïste s’affaiblissant au fil des années, les attentats liés aux mouvances fondamentalistes constituent l’écrasante majorité des attaques recensées. Néanmoins elles ne sont que le pendant médiatiquement surexposées des violences inter-communautaires qui régulièrement secouent le pays.

C’est une partie de billard à trois bandes qui se joue sur le sous continent, trouvant sa source dans un passé millénaire. Elle inclut la frange conservatrice des Hindouistes représentée politiquement par le BJP dont le candidat à l’élection du premier ministre (Narendra Modi) est pressenti pour être élu Man of the year par le Times, les quelques 200 millions de musulmans vivant en Inde (ce qui en fait le 2nd pays musulman de la planète) et la mauvaise foi du gouvernement Pakistanais. La puissance du BJP dont l’émergence en tant que force politique majeure est le phénomène politique le plus important de ces trente dernières années en Inde, accroît les tensions dans l’ensemble du pays en mettant la pression sur la population musulmane qui ne bénéficie pas d’une telle formation politique au sein de laquelle se rassembler.

 

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Le lotus, emblème du BJP

 

En 2002 au Gujarat une flambée de violence suite à de fausses rumeurs concernant l’incendie accidentel d’un train (attentat Islamiste, complicité du Pakistan…) donna lieu à des atrocités inqualifiables envers la population musulmane avec la complicité des forces policières (fait avéré) et gouvernementales. Narendra Modi, déjà premier ministre du Gujarat à l’époque fut notamment mis en cause pour complicité passive et incitation à la violence contre la communauté musulmane dans ce qui fut considéré comme une purification ethnique par de nombreux commentateurs. Il fut mystérieusement acquitté en 2012 par la Cour Suprême. Cet épisode sanglant coûta la vie à 800 musulmans selon le gouvernement central, plus de 2000 selon Human Rights Watch. En 2012 les révoltes de Mumbai furent le point d’orgue d’une série de soulèvements commencée dans L’Assam où près de 400 000 Musulmans durent trouver refuge dans des camps pour éviter un bain de sang. Des protestations suivirent peu après à Pune avant que la capitale du Mahārāshtra ne s’embrase sous la colère des musulmans en quête de légitimité médiatique pour défendre leur intégrité.

La troisième composante rentrant en jeu est le sempiternel conflit Indo – Pakistanais. Le Pakistan et l’Inde partageant la même Histoire, la division du pays à l’indépendance se fit sur une base purement religieuse (et donc factice à tout autre égard), transformant le jeune Pakistan en sanctuaire des Musulmans de l’ancien Raj et l’Inde en sanctuaire des Hindouistes. Ces dénominations étant mutuellement exclusives, elles résultèrent en une sorte de bannissement des Hindouistes du Pakistan et accrurent les tensions existantes entre musulmans restés sur le territoire de la République Indienne et Hindouistes. La mémoire des exodes qui suivirent l’indépendance est gravée dans l’esprit de tout Indien ou Pakistanais comme celle d’une guerre civile qui fit plus de deux cent mille morts et culmina avec l’assassinat de Gandhi par un extrémiste Hindouiste. Cette absurde division du pays priva également la très importante minorité musulmane d’une véritable légitimité politique et ce pour deux raisons : l’une est évidente et concerne la justification même de la séparation entre Pakistan et Inde mentionnée ci-dessus, la seconde concerne l’importance de la sphère religieuse sur la scène politique ; il serait naïf de prétendre que l’Inde fonctionne comme une démocratie laïque.

 

La main, symbole du Congrès

La main, symbole du Congrès

 

Le conflit frontalier concernant le Cachemire ne faisant que renforcer la rivalité entre Delhi et Islamabad, l’impression laissée sur les populations par l’image d’un tel conflit devenu guerre froide lorsque les deux pays se dotèrent de la bombe ne fait que faciliter le franchissement de la frontière existante entre colère et violence au sein de la population. Nous avons mentionné la mauvaise foi du gouvernement Pakistanais et ce point mérite d’être développé. La souveraineté du Pakistan est menacée depuis plusieurs années par la montée de l’islamisme et par les répercussions du conflit Afghan. Pire allié des Américains, le Pakistan a joué la carte de l’islamisme contre Delhi. La complicité de l’ISI (service secret Pakistanais) avec les Talibans fut officialisée par le président du Pakistan, Asif-Ali-Zardari en 2008 lorsque celui ci reconnut qu’il ne contrôlait plus la colonne vertébrale du pays : agrégat de l’armée et des services. La réalité est que l’ISI ainsi que l’armée, voyant en l’Inde l’ennemi numéro un ont coopéré avec certains groupes islamistes afin de gagner de la profondeur stratégique (zones tribales, frontière Afghane) en cas de conflit ouvert avec son voisin ainsi qu’exciter les ressentiments communautaires en Inde. La perte de contrôle totale, résultant notamment en une invasion Talibane sur le sol Pakistanais en 2008 dans la vallée de Swat, se révèle au grand jour lorsqu’il apparaît que les terroristes agissant en Inde sont souvent des musulmans Indiens réfugiés au Pakistan ou bien des Pakistanais défendant la cause des musulmans en Inde.

La boucle est ainsi bouclée et les conservateurs libres de faire l’amalgame entre un conflit politique régional, une tension inter-communautaire et un enjeu de politique intérieure dés lors qu’Islamabad rechigne à livrer ou à efficacement juger les responsables des attentats de 2008 pour ne pas publiquement perdre la face.

Cette histoire nous montre deux choses ; premièrement l’insolvabilité d’un conflit entre communautés qui cohabitent sur le même territoire (Inde et Pakistan) depuis les invasions musulmanes au XIe siècle et deuxièmement la difficulté de l’Etat Indien à garantir l’intégrité des minorités qui vivent sur son territoire. Difficulté qui ne pourrait se trouver que renforcer par une prise de pouvoir du BJP au niveau national l’année prochaine. Loin de s’apaiser, le nombre d’attentats depuis dix ans combiné à la faiblesse de l’Etat Pakistanais ne font qu’exacerber les rancunes et rancœurs au sein d’une Nation qui peine à se trouver une identité commune ailleurs que dans l’Hindouisme.

Surprenant une discussion entre un Hindouiste Kéralais (sud de l’Inde) et un musulman Cachemiri, le premier demandant au second si la réunification du pays n’apaiserait pas définitivement les tensions entre Musulmans et Hindouistes, arguant de leur caractère « uniquement politique », ce dernier répondit alors : « C’est inenvisageable, c’est allé trop loin maintenant ».

 

Paul-Henry.

 

 

 

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