Ouganda : Des élections entre espoirs et désillusions

Le mois de février 2016 est une année d’élections générales en Ouganda. Le 18 février auront lieu les élections présidentielles et parlementaires. Elles seront suivis de plusieurs élections locales organisées jusqu’à la fin du mois de février. Dans un pays présidentiel ouvert au multipartisme depuis 2005 seulement mais dirigé par le même camp depuis 30 ans désormais, l’événement suscite des réactions partagées. Derrière les affiches colorées et les camions en circulation dans Kampala pour faire cracher les hymnes de campagne des candidats, la population hésite entre espoirs et désillusions.

 

Une affiche de campagne du président Museveni, Kampala, 12 février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

Une affiche de campagne du président Museveni, Kampala, 12 février 2016. Crédits photos : CrossWorlds/Ronan Jacquin

Le suspense au point mort

En effet, la victoire finale du président Museveni apparaît comme acquise, tant l’aura de celui-ci est forte parmi les classes populaires et la campagne électorale disproportionnée de surcroît, comme l’explique Nimrod, 21 ans, étudiant en pharmacie à l’université de Makerere à Kampala : « Les gens ne sont plus intéressés par les élections parce que le vainqueur de celles-ci est évident ». Dans quelle mesure l’opposition aura réussi à faire entendre sa voix et à peser dans la balance? Les élections seront-elles, tant lors de la campagne que le jour du scrutin, juste et équilibrée? Voilà les vrais enjeux qui suscitent véritablement l’interrogation et le débat.

C’est peu dire que la campagne ne semble pas avoir démarré sous les meilleurs hospices. Notamment à cause d’accusations de corruption. Amama Mbabazi, rival au président Museveni et candidat à l’élection présidentielle, a dissout son équipe de campagne, qu’il suspecte d’être corrompue par le NRM (National Resistance Movement, le parti au pouvoir du président). La campagne est également entachée par des accusations d’intimidation d’un candidat indépendant aux élections législatives, qui accuse la police de harcèlement à caractère politique, mené à l’initiative de ses opposants.  Deux exemples qui, avérés ou non, montre le climat électrique dans lequel la campagne se déroule.

Ces deux faits ne seraient cependant que la partie immergée de l’iceberg, si l’on en croit le témoignage de Nimrod : « Les élections qui arrivent seront absolument non-équitables et non-démocratiques, notamment parce que le président en exercice soudoie les électeurs. Il forme aussi des milices qui menacent ceux qui ne voteraient pas pour lui ». Museveni a mis en place des « Crimes Preventers » en guise de solution. Des volontaires dont la mission est, selon lui, de s’assurer de la sécurité et de la tenue pacifique de la campagne et du scrutin, et dénoncés par l’opposition et la presse indépendante pour être une force de soutien au président et de déstabilisation de l’opposition.

« L’Ouganda ne peut pas se permettre d’avoir des élections violentes. Ce n’est pas acceptable », déclarait le président lors du débat présidentiel télévisé du 13 février dernier.

Si le caractère démocratique de ces élections n’a rien d’évident, c’est que l’on ne peut pas dire que le pays jouisse d’une grande tradition en la matière. Devenu indépendant en 1962, l’Ouganda a vécu une décolonisation compliquée sur le plan institutionnel, marquée par l’instabilité et la violence, avec en point d’orgue le régime de terreur du tristement célèbre Idi Amin Dada entre 1971 et 1979.

Affiches électorales pour le président sortant, Yoweri Museveni, du parti NRM, en janvier 2016. Crédits photo : Flickr Creative Commons

Affiches électorales pour le président sortant, Yoweri Museveni, du parti NRM, en janvier 2016. Crédits photo : Flickr Creative Commons

 

L’arrivé au pouvoir en 1986 de Yoweri Museveni a certes ramené une certaine stabilité, en sacrifiant le multipartisme cependant. Celui-ci ne sera réinstauré qu’en 2005. Depuis, deux élections présidentielles ont eu lieu, en 2006 et 2011, toutes deux remportées par Museveni avec des scores confortables (59% en 2006, 68% en 2011), contestés, sans succès, par l’opposition.

Les candidats à la loupe

Il y a huit candidats au total (sept hommes et une femme), mais seulement trois d’entre eux peuvent prétendre à un score significatif.

Yoweri Museveni d’abord, président en exercice depuis maintenant trente ans, élu depuis 2006 et candidat du NRM qu’il a lui-même fondé, alors qu’il était en exil en Tanzanie, pendant les dictatures successives d’Amin Dada (1971-79) et de Milton Obote (1979-86). Arrivé au pouvoir par la force sous l’étiquette d’un guérillero marxiste, il est rapidement devenu « le bon élève du FMI », offrant au pays une croissance soutenue en même temps qu’une déréglementation prononcée des principaux secteurs de l’économie.

Kizza Besigye ensuite, médecin de formation, est l’opposant historique du président Museveni. Il s’est engagé dans la guérilla aux côtés de celui-ci dans les années 1970-80 et est rapidement devenu un cadre de l’administration et de l’armée (il atteindra le statut de colonel) avant de se désolidariser du président et de passer dans l’opposition à la fin des années 1990 en fondant le FDC, affrontant Museveni lors d’élections présidentielles à trois reprises en 2001 (malgré l’interdiction des partis d’opposition), 2006 et 2011.

Affiche électorale pour Kiiza Besigye en 2011, déjà. Crédits photo : Flickr Creative Commons

Affiche électorale pour Kiiza Besigye en 2011, déjà. Crédits photo : Flickr Creative Commons

 

Amama Mbabazi enfin, dont la candidature divise. Le candidat indépendant (qui a crée une « plate-forme » politique spécialement pour l’occasion, nommée Go Forward) était jusqu’en 2015 l’un des plus proches alliés du président Museveni. Juriste de formation et membre actif de la guérilla menée par celui-ci, il devient un des hommes-clés de l’appareil sécuritaire étatique lorsque le NRM prend le pouvoir en 1986. Nommé Premier Ministre et Secrétaire Général du NRM en 2011, il est déchu de ces deux fonctions lorsqu’il annonce son intention d’être candidat à la présidence pour la NRM à la place de Museveni.

Face au Président sortant, l’opposition a du mal à peser

L’arrivée de Mbabazi comme candidat crédible au scrutin suscite des interrogations. Certains opposants regrettent en effet que face à un président-candidat déjà trop puissant, l’opposition (qui n’a jamais dépassé les 40%) soit divisée entre deux candidats plutôt que d’avoir saisi l’opportunité d’unir deux personnalités capables de peser dans la balance. D’autres estiment que la candidature de l’ancien Premier Ministre est une bonne nouvelle. Celui-ci serait peut-être plus à même de battre Museveni de par ses nombreuses relations au sein du NRM et de l’appareil étatique, tandis que Besigye serait condamné à n’être qu’une éternelle figure de l’opposition.

Un combat, semble-t-il, perdu d’avance, d’autant plus qu’il est déséquilibré. Au niveau des moyens alloués pour les campagnes d’abord. Le Daily Monitor révélait en janvier 2016 que la campagne du président Museveni aurait coûté 7 million de dollars en seulement deux mois, tandis que les dépenses de Mbabazi plafonnent à 951 000 dollars et celles de Besigye à 279 000 dollars. Au total, la campagne de Museveni a coûté douze fois plus que celles de ses deux principaux opposants réunis. Au niveau des méthodes surtout, puisque le parti du président est régulièrement accusé d’arrestations illégales et de violences envers des opposants ou leurs supporters (Mbabazi et Besigye étaient tous les deux arrêtés en 2014 par la police pour des motifs fantaisistes), voire de meurtre et de torture, comme le suggérait Mbabazi en 2015.

Le constat est d’autant plus amer que dans un tel climat, le débat laisse peu de place au fond. De fait,  la déception est présente de ce côté-là également : « Un bon président est élu de façon légitime, assure des services publics de bonne qualité et combat la corruption », estime Nimrod. « Notre président actuel n’est pas à la hauteur sur ces trois points ». Mais les deux opposants Mbabazi et Gesigye ne sont pas plus loués pour leur intégrité. Dans ces conditions, pas étonnant qu’une bonne partie de la population se désintéresse du scrutin. D’autres espèrent toujours changer la donne malgré tout. Réponse le 18 février !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *