Palestine – Du Bronx à Ramallah, le hip hop est la voi(e/x)

Article de la première édition de Crossworlds (2013-2014).CrossWorlds a désormais une correspondante en Palestine. Pour nous faire découvrir son environnement, elle a choisi de nous initier au rap palestinien.
« Existence is resistance » 

« Music can be a good weapon » déclare, Tamer MC, du groupe de hip hop palestinien DAM. DAM fut fondé en 1998 par des jeunes palestiniens venant de la ville de Lod, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Tel Aviv. Ce groupe, dont le nom signifie « sang » à la fois en hébreu et en arabe, rencontre de plus en plus de succès, que cela soit auprès du public israélien et palestinien ou au-delà des frontières.

La musique, pour DAM, se fait arme de résistance palestinienne dans le cadre du conflit israélo-palestinien, et parfois israélo-arabe, qui secoue depuis presque soixante-dix ans la région. L’exemple de cette chanson intitulée « Born here », écrite à la fois en hébreu et en arabe illustre le thème central des textes : « refus de la colonisation, qu’elle soit celle des terres, des corps ou des relations » (Tamer, 2009).

 

Dresser un tour d’horizon du rap en Palestine implique de prendre en compte de nombreuses dimensions et notamment son aspect transnational. Ces artistes viennent pour certains de la West Bank, de Gaza, d’autres sont des palestiniens nés sur le territoire israélien à la fois dans les frontières de 1948 et dans celles de 1967. D’autres enfin, sont issus de la diaspora palestinienne (surtout aux Etats-Unis), parfois enfants de la deuxième ou troisième génération vivant loin des réalités quotidiennes du conflit… Si ces artistes partagent tous le même message – celui de l’insoutenabilité du quotidien du peuple palestinien -, le contenu et l’intensité diffèrent selon les lieux qu’ils habitent, traduisant ainsi des réalités différentes. Le hip hop palestinien, comme partout ailleurs, apparaît comme moyen d’expression des minorités marginalisées.

«  when privilege will yield indifference,  like history needs some Ritalin, like misery sees your system as an accessory for pillaging, meant to be the end of it whether you an immigrant or children of slaves.
You can see it in the difference  of the living in conditions like missions tortured indians force ’em to christians : we call ’em Palest-indians,  we ain’t missing”

« Tu peux échanger le mot ‘Nigger’ avec Palestinian »

On retrouve également une grande proximité entre ce hip hop et celui des communautés noires-américaines. Ainsi, Tamer de DAM déclare au journal canadien Dimension dans une interview parue en 2010 :  » J’écoutais les paroles et j’avais l’impression qu’elle me décrivaient moi, et ma situation. Tu peux échanger le mot « Nigger» avec « Palestinian». Lod, c’est le ghetto, la plus grande criminalité et le centre des réseaux de drogues au Moyen-Orient. Quand j’ai entendu Tupac dire que « It’s White Man World »  j’ai décidé de prendre le hip hop au sérieux. » Si l’on retrouve  partout ces mêmes beats traditionnels, Tamer souligne que « la principale différence entre le rap des communautés noires-américaines – qui a en quelque sorte toujours été notre parrain – et notre hip hop, c’est la culture : différents instruments, différents rythmes et différents flows ». En effet, dans le rap palestinien, on retrouve bien souvent des instruments traditionnels à l’instar du bouzouks ou du ney (flûte traditionnelle) dans les parties instrumentales des morceaux. Les textes quant à eux sont souvent inspirés par la pensée d’intellectuels arabes à l’instar de Mahmoud Darwich ou reprennent des symboles, comme le célèbre morceau de Shadia Mansour « Le keffieh arabe ».

Le hip hop : une voix alternative

A Ramallah, de nombreux collectifs, à l’instar de Ramallah Underground, s’organisent depuis le début des années 2000. Mais le rap a ici du mal à s’imposer, « face à une culture musicale très classique », souligne le rappeur Aka Loghom. Cette culture classique est marquée, entre autre, par les chansons légendaires de Fayrouz ou encore d’Oum Kalthoum.

Pourtant, les rappeurs et collectifs palestiniens participent au développement d’une réelle «culture underground ». Il s’agit d’y trouver un nouvel espace de résistance, quand les voix traditionnelles sont mises en danger par des divisions politiques intérieures ou par le manque de figure emblématique et fédératrice depuis la mort de Yasser Arafat.  Ainsi, si Chuch D du groupe Américain Public Ennemy considérait le hip hop comme la « Black CNN », le hip hop palestinien pourrait aussi être considéré comme un média à part entière, une voix permettant de décrire les réalités sociales et politiques des populations marginalisées. Ce mouvement apparaît aussi comme un appel à une voix politique parallèle et à une « re-politisation » de la culture publique, quand beaucoup de jeunes renoncent ici, par lassitude et désespoir,  à toute forme d’engagement politique.

Le rappeur Aka Loghom.

Le rappeur Aka Loghom. Photo prise sur son profil google+.

 

Au delà du côté « éducatif» de cette musique, le hip hop apparaît également comme un appui à la cohésion et le maintien de la communauté. Ainsi, le rappeur Aka Loghom déclare que, s’il parle « d’un pays » dans ses chansons, il cherche également à sensibiliser l’ensemble du peuple palestinien à la solidarité. Ce jeune rappeur originaire de Ramallah organise chaque été des stages « hip hop» en Cisjordanie à destination des Palestiniens de 1948, d’Europe et des USA dont l’accomplissement est le tournage d’un document intitulé « Hip hop is bigger than occupation». Ces stages visent à rassembler les communautés palestiniennes en luttant simultanément contre la réduction (« mentale ») de la Palestine à la West Bank et à Gaza et contre l’intégration et la normalisation de la réalité géographique – divisée- palestinienne depuis l’échec des accords d’Oslo.

Un hip hop, des réalités différentes

Cette thématique de division est aussi celle des rappeurs palestiniens vivant aujourd’hui au sein des frontières d’Israël. Qu’ils soient de Lod comme DAM ou d’Acre comme MWR, ces derniers traitent de leurs difficultés à se situer : perçus comme Palestiniens du côté israélien et comme complices d’Israël du côté palestinien. Les textes de DAM traitent par exemple des difficultés rencontrées par les populations arabes dans l’accès à la propriété en Israël. A Lod, où environ 25% de la population est palestinienne, on estime à 70% le nombre de foyers arabes illégaux.  Mahmoud Jeri, MC de 24 ans originaire de Lod, déclare qu’il veut montrer  « ce qui se passe dans l’environnement de Lod, le racisme présent dans le gouvernement israélien, notre situation telle que l’on ne la voit pas à la télévision israélienne», dont l’extrême difficulté d’obtenir un permis immobilier pour les arabes israéliens témoignent.

De l’autre coté de l’Atlantique, les artistes palestiniens parlent d’un quotidien tout autre. Si la réalité de la Palestine est présente dans leurs textes et qu’ils cherchent à contrer la désinformation importante, selon eux,  concernant le conflit israélo-palestinien aux Etats-Unis, d’autres thématiques touchent davantage l’identité arabe au sein de la société américaine ou l’identité arabe dans le monde. Ainsi, Le rappeur The Narcycist tente de contrer les stéréotypes orientalistes tels que l’homme arabe associé au terrorisme ou au machisme. Cette vague de rappeurs arabes lutte également par le texte contre l’islamophobie croissante aux Etats-Unis depuis le 9/11 et la difficile intégration de ces communautés arabes dans une société américaine déjà divisée et structurée par l’opposition Black/White. Ces thématiques se voient parfois rattachées à la  colonisation en Palestine et constituent, dans beaucoup de textes, un appel universaliste au rassemblement des mouvements populaires d’auto-détermination dans le monde arabe et dans le monde en général. Comme le dit le Mc Iron Sheikh en 2008 : « The Palestinian experience is not unique in the twentieth century. Displacement and dispossession have happened throughout world history ».

 

Sarah.

 

 

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