Palestine – « J’ai toujours vécu ici, et j’y resterai »

Il y a sept jours, le 2 décembre 2014, l’Assemblée Nationale a voté une résolution invitant le gouvernement français à reconnaître l’Etat palestinien. Notre correspondante en Angleterre, Clémentine Coudert, s’est rendue en Palestine pendant une semaine. Elle raconte ce qu’elle a vu et entendu.

Aéroport de Tel Aviv

Aéroport de Tel Aviv en Israël le 8 novembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Arrivée à l’Aéroport Ben Gurion de Tel Aviv, le 8 novembre 2014. Quelques questions concernant la destination et le but du voyage… Procédure d’aéroport normale. Deux filles du groupe sont interpellées pour être questionnées. Elles sont voilées.

Après coup, les deux jeunes hollandaises racontent leur interrogatoire. Retenues pendant cinq heures, questionnées dans des pièces séparées. Les soldats israéliens les traitent de menteuses. « Vous feriez mieux d’avouer de suite ! »  Ils cherchent des informations sur elles dans Google, leur en demandent sur leurs parents. Leur Whatsapp et Facebook sont fouillés devant elles.

Elles ont 20 ans et sont étudiantes en droit international à Amsterdam. Elles affirment n’avoir aucun passé activiste, aucun contact dans la région. Jamais mis un pied ici d’ailleurs. « Vu la chaleur de l’accueil, j’aurais mieux fait de rester aux Pays-Bas » conclut l’une des deux filles, en pleurs.

Hébron : « J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

Pour rentrer dans le vif du sujet, commençons par là. Le cœur de la tension israélo-palestinienne. Hébron est une ville palestinienne à 30 km au sud de Jérusalem, qui tient une place significative dans le judaïsme et dans l’islam.

C’est la ville la plus peuplée de Cisjordanie. En 2010, selon l’Express, sa population était d’environ 200 000 musulmans arabes, 500 habitants juifs israéliens et de 2000 soldats israéliens chargés de leur protection. Israéliens et Palestiniens reconnaissent l’extrémisme religieux et politique de la population juive d’Hébron.

C’est une ville divisée en deux zones depuis le  protocole d’Hébron, conclu en 1997 entre Benyamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël, Yasser Arafat, Président de l’Organisation de libération de la Palestine, et Warren Christopher, secrétaire d’Etat américain : la zone H1 sous contrôle de l’Autorité Palestinienne, où vivent les trois quarts de la population, et H2 sous contrôle israélien qui comprend la Vieille Ville et les colonies israéliennes.

Les filets du marché d'Hébron 2

Les filets du marché d’Hébron en Cisjordanie retiennent les détritus de tomber sur les habitants palestiniens, en dessous. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

J’ai pris cette photo dans la rue du marché palestinien d’Hébron. Il s’agit d’une rue de la Vieille Ville, débutant par un check point militaire digne d’un aéroport, ou d’une prison. Dans cette rue les commerçants vendent de la nourriture, des vêtements, des objets… Quand on lève les yeux on voit un grillage et une multitude de détritus le parsemant.

Explication : le rez-de-chaussée des immeubles est occupé par des Palestiniens ; les deux étages du dessus, par des Israéliens. Notre guide, un volontaire palestinien originaire d’Hébron et membre de l’organisation Youth Against Settlement, nous explique que ces filets en métal servent à protéger les Palestiniens des projectiles et déchets que les Israéliens des étages du dessus leur lancent. Notre guide nous dit – et des commerçants nous confirment – que ce grillage n’est pas suffisant puisque les habitants du dessus jettent désormais des œufs et des liquides. Malgré cela, ayant écouté les informations que notre guide nous donne, un des commerçants nous sourit :

« J’ai toujours vécu ici, j’y resterai »

J’ai moi-même le sentiment de raconter une anecdote sordide ; et pourtant il s’agit de la vie quotidienne de dizaines de gens.

La rue fantôme

A Hébron, quelques rues connaissent des limitations spécifiques : certaines sont fermées à la circulation de véhicules palestiniens ; plus rares sont celles complètement fermées aux palestiniens même piétons. La rue Suhada est l’une d’entre elles. Les détenteurs du passeport vert se voient systématiquement refuser l’entrée au niveau du check point. Plus personne n’habite cette rue, qui était pourtant une artère commerciale vibrante dans les années 70. Les locaux l’appellent la rue fantôme.

Passage du check point qui barre l'entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

Passage du check point qui barre l’entrée de la rue Suhada à Hébron en Cisjordanie. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

L’homme sur la photo est le Dr Nabil Abuznaid. Il est le représentant de la mission palestinienne aux Pays-Bas. Il a lui-même vécu toute son enfance à Hébron. Il passait par la rue Suhada pour aller à l’école ou aller au marché avec son père, raconte-t-il. Malgré son statut de diplomate, il n’a pas le droit de marcher dans cette rue. Il n’y a ainsi pas marché depuis 20 ans.

Ce jour-là, étant accompagné d’un groupe d’internationaux, il parvient à passer le checkpoint en montrant seulement une carte qui atteste qu’il vit et travaille en tant que diplomate aux Pays-Bas. Les soldats ne savent pas qu’il est palestinien, et le laissent finalement passer. Il s’avance vite dans la rue en souriant nerveusement. « Je n’y crois toujours pas » dit-il en rigolant. « Je préfère avancer avant que les soldats ne changent d’avis ».

La rue Suhada ressemble donc à ça.

Rue Suhada, à Hébron

La rue Suhada, Hébron. Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

suhada street

Rue Suhada, Hébron. 09/11/14. Sur le panneau de droite on peut lire « Cette terre fut volée par les Arabes à la suite de l’assassinat de 67 juifs d’Hébron en 1929. Nous demandons justice et que notre propriété nous revienne ! » Crédits photo : CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

A la suite du massacre d’Hebron d’août 1929, durant lequel 67 juifs sont tués, les juifs quittent la ville pour Jérusalem. Certaines familles tentent de revenir, mais sont délocalisées par les forces britanniques avant la Grande révolte arabe de 1936. Durant la Guerre des Six jours de 1967, les Israeliens reprennent Hebron à la Jordanie. Les colons qui s’y installent sont connus pour leur fondamentalisme notamment, le rabbin radical, Moshe Levinger.

Aujourd’hui, toutes les portes vertes sont les entrées celées d’anciens commerces. Au deuxième étage vivent toujours des Palestiniens. Leurs balcons sont entourés d’une cage en métal faite de grillages, et les entrées des maisons qui donnent sur la rue sont elles aussi inutilisables ; les Palestiniens n’ont pas le droit de rentrer ou sortir de chez eux de ce côté là de la rue.

Une université infestée par les pesticides

Université technique de Kadoorie, à Tulkarem, en Cisjordanie. Nous sommes sur le toit du département d’ingénierie. La ligne grise au milieu de l’image, c’est le mur. Un mur construit en 2002 après la recrudescence d’attentats contre Israël.

 Vue depuis le toit du département d'ingénierie de l'Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

Vue depuis le toit du département d’ingénierie de l’Université technique Kadoorie de Tulkarem. Crédit photo:CrossWorlds/Clémentine Coudert

 

Je discute avec trois étudiants, parmi un groupe d’environ 30 qui nous accompagne. Ils me racontent que ce mur empiète de deux kilomètres sur les terrains de leur université. Mais « comme il n’y a absolument aucune entité, administration ou organisation chargée de faire respecter les droits des Palestiniens, il n’y a rien a faire » disent-ils ; le mur a été décidé à cet endroit, et maintenant qu’il est là il est trop tard pour revenir en arrière.

A une cinquantaine de mètres d’ici, juste à gauche des serres blanches, l’armée israélienne a installé un camp d’entrainement militaire et de tirs. Chaque mercredi, quand les soldats israéliens commencent à tirer, les étudiants de l’université palestinienne doivent partir, pour éviter de recevoir une balle perdue.

« Un jour d’étude en moins », regrette l’un d’entre eux.

Un peu plus à gauche encore, et à la même distance, se trouve une usine de l’entreprise israélienne d’agrochimie Geshurie qui produit des pesticides et insecticides. Elle se trouvait avant dans la ville israélienne de Kfar Saba, puis a été déplacée ici à Tulkarem, juste à côté de l’université. Des études empiriques ont montré que les habitants de Tulkarem avaient depuis de plus haut taux d’asthme, cancers et des problèmes de sante au niveau des poumons et des yeux.

La rumeur d’un attentat suicide provoque des cris de joie

Nous passons la journée à l’université de Tulkarem, et assistons à une conférence étudiante sur la paix et la justice. Les ministres de l’éducation et de la culture sont présents, ainsi que de nombreux responsables politiques, journalistes, et étudiants. Les discours sur le désir de paix et de réconciliation se succèdent.

Le soir, une fête est organisée : sur une esplanade, j’assiste à un spectacle de Dabke, danse traditionnelle palestinienne. Il est environ 18h et la nuit tombe : à ce moment là un jeune homme interrompt les chants et fait une annonce en arabe au micro. Tous les étudiants palestiniens se lèvent soudainement, rient, crient de joie, se serrent dans les bras ; moi et les autres européens ne parlons pas arabe et ne comprenons pas ce qui se passe.

Une étudiante m’explique avec un grand sourire qu’ils viennent d’apprendre qu’un attentat suicide a été commis par un palestinien à Tel Aviv, tuant deux Israéliens. L’information se révèlera fausse : il ne s’agit pas d’un attentat suicide mais d’une attaque à l’arme blanche, et c’est un soldat israélien et une femme qui ont été tués. Les étudiants palestiniens se dirigent ensuite vers la salle du diner.

Je ressens un profond malaise, et ne peux identifier s’il est dû à l’horreur du crime, à la joie qu’il suscite pour certains ou au constat que ces nouvelles sont le quotidien de deux peuples depuis plus d’un demi-siècle.

La suite du reportage, à Jérusalem Est : ici

Clémentine

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