Au Panama, des Femmes du Canal « d’or » et « d’argent » (2/4)

FEMMES DU CANAL (2/4). La manière dont on parle des femmes dans l’histoire influe sur la perception et les droits actuels de nos contemporaines. Notre correspondante au Panama vous propose un voyage dans le temps : quatre épisodes pour comprendre le rôle, la condition sociale et les combats des femmes lors de la construction du fameux canal de Panama.

A man, a plan, a Canal – Panama ! (Leigh Mercer)

Vraiment ?

Ce discours hégémonique est bancal. Si ce sont en effet des hommes qui ont entrepris la construction théorique puis physique du Canal de Panama, cette dernière n’aurait pu avoir lieu sans le travail des femmes.

Vous l’aurez compris, cette chronique de quatre épisodes intitulée « Femmes du Canal » cherche à rendre visibles ces femmes oubliées par l’histoire et qui ont tant compté dans la réussite de cet exploit.

Car la réalisation de cette excavation de plus de 77km est le résultat du travail de femmes et d’hommes de tous les âges, de toutes classes sociales et de tous les continents.

Le podcast, deuxième épisode :

Ou préférez-vous lire ?

Comme les travailleurs de la Compagnie du Canal français, les ingénieurs étasuniens vinrent accompagnés de leurs femmes lorsqu’ils reprirent les travaux au début du XXème siècle. Leur arrivée n’incarna pas une opportunité de changement social pour la société panaméenne mais participa à la reproduction des inégalités déjà existantes basées sur les classes sociales, le genre et les origines.

Théoriquement, cela se traduit par une différentiation des salaires entre la “nómina de oro” et la “nómina de plata”, respectivement salaire en or et en argent. Le premier salaire était attribué aux Américains blancs, qualifiés, et le second à la main d’œuvre non qualifiée, le plus souvent afro-descendante.

Pour les femmes, étant donné que leur accès au travail dépendait du statut socio-économique de leur mari, la distinction était encore plus marquée.

Femmes « d’or » et « d’argent »

Les femmes dites de la Nómina de Oro ne devaient pas travailler pour être acceptée socialement, tandis que celle de la Nómina de Plata était forcées, pour des raisons économiques, de travailler – le plus souvent en effectuant des travaux de nettoyage ou en “vendant leurs corps”.

La prostitution était acceptée dans certaines zones dites rouges et constituait un commerce rentable pour nombre de femmes qui rejoignirent des réseaux organisés. De nombreux articles du Canal Record et de La Estrella de Panamá – deux journaux de l’époque – ont rendu compte des violences que ces femmes subissaient.

Berceau d’associations

Les femmes américaines qui ne travaillaient pas devaient représenter socialement l’honorabilité de la famille, en tant qu’épouses et que mères au foyer, et vaquaient la plupart du temps à des occupations intellectuelles telles que les ateliers d’écriture et autres activités associatives. Sous l’impulsion de ces femmes, la Zone du canal de Panamá, délimitée par le traité Hay-Buneau Varilla de 1903, devint le berceau d’associations catholiques, sportives ou encore maçonniques.

Moins payées que les hommes

Le peu de femmes de la Nómina de Oro qui travaillaient lors de la construction du Canal américain étaient infirmières ou maîtresses, payée près de moitié moins que leurs homologues masculins. Les infirmières étaient surtout présentes pour appuyer l’influence américaine et la volonté du gouvernement américain de reléguer les sœurs de la Charité de Saint-Vincent, et donc indirectement la présence française, au second plan.

Ecole discriminante

En ce qui concerne les maîtresses, l’existence de deux types de salaires entretenait la ségrégation raciale et sociale dès le plus jeune âge. Les maîtresses de la Nómina de oro enseignaient aux enfants blancs, tandis que les maîtresses de la Nómina de plata s’occupaient des enfants des ouvriers, le plus souvent noirs.

La présence américaine marqua considérablement la société panaméenne du début du XXème siècle en lui imposant un schéma discriminant, dans lequel les hommes blancs étaient les plus puissants et les femmes non blanches les plus stigmatisées et sujettes aux violences des autres.

Toutefois, les réunions intellectuelles des Américaines au statut social a priori privilégié dans la Zone du Canal permirent une prise de consciences, sur le rôle de la femme dans la société américaine, dont le microcosme s’activait autour du Canal de Panama, puis sur l’absurdité de la ségrégation raciale, système appuyé par ce même microcosme.

Bientôt, aux portes de cette Zone du Canal, un autre mouvement de protestation émergeait : celui des Panaméennes. A découvrir dans notre troisième épisode.

Judith Couvé

Panama : les Femmes du Canal, premier épisode

 


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