A Beyrouth, les rails oubliés depuis la guerre civile

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondante au Liban.

« Bien sûr que je me souviens des trains ! Ils nous emmenaient en voyage quand j’étais jeune », s’exclame  Aliya, professeure de théâtre. Se souvenir des trains. À Beyrouth, les transports ne se résument plus qu’aux voitures, motos et bus car depuis la guerre civile, les Beyrouthins ont cessé de prendre le train.

Vieux rail sur la rue arménienne, Mar Mikahel, à Beyrouth, au Liban. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

Vieux rail sur la rue arménienne, Mar Mikahel, à Beyrouth, au Liban. © CrossWorlds / Wendolyn Trogneux

 

En 1895, le premier train partit de Beyrouth à Riyaq, connectant l’Est et l’Ouest du pays, et fruit d’une initiative française (la France et le Liban entretenant de fortes relations depuis le XIXe siècle,  lorsque la France intervint comme médiateur dans les conflits entre Maronites et Druzes puis, par l’intermédiaire des accords de Sykes-Picot, lorsque la France s’appropria l’actuel Liban).  

S’en est suivie, comme le dit Al-Jazeera, l’apogée des trains au Liban. Avec le temps, d’autres moyens de transport, dont les voitures, devinrent plus économiques et populaires. La guerre civile a fini d’achever les chemins de fer, déjà en déclin.

Un collectif de recherche et de mise en scène veut mettre en valeur ces rails oubliés : en 2015, Dictaphone a questionné la disparition des trains en 1975, avec leur spectacle Nothing to Declare (Rien à déclarer). Pour Tania El Khoury, Petra Serhal et Abir Saksouk, les créatrices de Dictaphone :

« Les rails et les stations racontent leur propre défaite ».

Une carte dessinée par le collectif détaille les différents usages des vieilles stations de train : aujourd’hui détruites ou abandonnées, ces gares étaient source de travail et bénéficiaient les villes où elles étaient situées, tandis que les trains apportaient des touristes ainsi que du travail dû au commerce et la main d’œuvre nécessaire dans les communes par lesquelles ils passaient.

Nothing to Declare (Rien à déclarer), Booklet. Dictaphone, 2015

Nothing to Declare (Rien à déclarer), Booklet. Dictaphone, 2015

 

Dans Nothing to Declare, on apprend que la gare de Tripoli connectait cette ville avec Homs et Alep, créant des liens et des revenus économiques et alimentaires importants pour la ville. Rayonnante à l’époque, la ville de Tripoli fut rapidement diminuée par rapport à Beyrouth, la capitale, au détriment de ses habitants qui perdirent leur travail suite à la fermeture des stations.

Pendant la guerre (1975-1990), la plupart des stations furent utilisées comme centres de torture. Selon Dictaphone, l’armée syrienne, envahissant le pays des années 70 jusqu’en 2005, a établi des bases militaires à Tripoli et Riyaq en 1976, transformant les stations en centres militaires et en espaces de torture. On peut y lire les noms des militaires, ainsi que des mentions à Assad, gravés sur les murs de la station.

En 1985, en pleine guerre civile, l’Etat libanais fit toutefois quelques tentatives afin d’inaugurer un transport ferroviaire de passagers. Cependant, cette initiative fut interrompue faute d’entretien. La même année, un projet français fut présenté aux autorités libanaises avec un plan pour mettre en place une ligne souterraine, reliant le Liban avec la Syrie et la Turquie. Comme d’autres propositions, cette dernière fut considérée trop coûteuse et le gouvernement refusa de la financer.

« La seule survivante »

La politique, en effet, s’est à maintes reprises mise en travers des rails. La création de l’Etat d’Israël en 1948 a entraîné la fermeture de la ligne du Sud qui allait jusqu’à la frontière. La situation géopolitique très tendue de la région, avec le conflit syrien actuel, empêche la création de relations économiques entre les deux voisins.
En 2005, l’assassinat du président Rafiq Hariri mit le pays en berne, donc arrêta l’idée de la construction d’une autre ligne de train qui relierait le port de Tripoli avec la frontière libano-syrienne à Abboudieh.

Le collectif Dictaphone s’intéresse aux trains, et à ceux qui entretenaient les rails. Comment se fait-il que les salaires des anciens employés des chemins de fers continuent à être versés – même si les trains n’ont pas roulé depuis des décennies ?

D’autres organisations se battent pour la préservation de la mémoire des rails beyrouthins. Comme l’ONG Train/Train Lebanon, fondée en 2010. « Nos actions principales tournent autour de la recherche historique et des conférences », m’explique Elias Maalouf, président de l’organisation. Leur but : la protection de l’héritage du chemin de fer libanais et la compréhension de son importance historique par les habitants. Mais l’organisation ne susciterait pas l’engouement des donateurs : son projet de musée autour des trains n’a pas reçu à ce jour assez d’argent pour se réaliser.

Le retour du chemin de fer bénéficierait pourtant largement à l’économie du Liban, mais les négociations sont encore sur la table, sans résultats majeurs. Ziad Nasr, à la tête de l’Autorité Nationale des Chemins de Fer et du Transport Public, soutient un nouveau projet, largement bénéfique et lucratif selon lui, reliant Tripoli à Homs. Plusieurs investisseurs, comme la Banque Islamique Libanaise ou le gouvernement chinois sont également intéressés par ce projet, auquel  « a été donné la plus haute priorité »d’après Nasr. Ce projet reste à l’état d’hypothèse, suspendu à la situation de la guerre en Syrie.

« Il y a une station de trains abandonnée, dans le Nord de la ville, la seule survivante », pointe toutefois Lydia, ma colocataire, Libanaise.

Un chemin de fer abandonné et rouillé compose les restes des jours glorieux du train. Des immeubles résidentiels ont été bâtis tout autour du ce quartier, qui s’enflamme le soir grâce aux pubs et aux galeries d’art qui s’y ont installées. Mais la vieille station reste enterrée.

L’oubli, semble-t-il, règne dans cette ville.

On couvre les cicatrices des murs troués par les bombes, ou on “évite de parler de la période de la guerre civile dans les manuels scolaires”, estime Lydia, qui n’a jamais étudié la guerre civile à l’école.

Nostalgie d’une époque d’or, pré-guerre, conduit ces personnes vers la construction d’une nouvelle Histoire à travers ces chemins oubliés. Les trains transportent des mémoires et des histoires, la guerre et la corruption. Ils sont les témoins silencieux du passé, portant sur leur épaules une lourde Histoire récente qui reste à être dévoilée par ses survivants.

Wendolyn Trogneux

Panamá ne raille point et a quelque chose à vous dire

 

Un train à Jérusalem

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