A Buenos Aires, des rails pour frontière

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Argentine.

Des rails pour frontière entre luxe et dénuement. En plein coeur de Buenos Aires, le très chic quartier Recoleta fait face aux Villas 31 et 31bis, bidonvilles les plus connus de la ville. Aucun mur de séparation mais des traverses pour barrière physique et sociale, que la ville tente de faire tomber.

Ici, les immeubles sont haussmanniens, les passants chics, les devantures des boutiques dorées, les trottoirs soigneusement pavés et l’ambiance calfeutrée. Les rues sont larges et entretenues, les écoliers en uniforme marchent calmement, les terrasses des cafés sont bondées.

Le luxueux quartier de Recoleta, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

Le luxueux quartier de Recoleta, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

Le luxueux quartier de Recoleta, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

Le luxueux quartier de Recoleta, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

Recoleta, quartier huppé de Buenos Aires est l’un des plus chers de la ville – environ 4000 dollars le mètre carré, juste derrière le quartier des affaires. On y trouve les ambassades française, brésilienne, britannique ou qatari, entre autres. Des airs de Paris mais version 16ème, « mais si tu te balades dans le quartier, ne va pas plus loin que la gare », m’a avertie un ami. Vu de Recoleta, la gare centrale de Buenos Aires qui borde le quartier semble être le dernier bâtiment avant le fleuve. Mais de l’autre côté de la gare et des rails…

Sur cette carte de Buenos Aires, les quartiers de Recoleta et de Villa sont visibles de part et d'autre du chemin ferré. © CrossWorlds / Romain Paulin

Sur cette carte de Buenos Aires, les quartiers de Recoleta et de Villa sont visibles de part et d’autre du chemin ferré. © CrossWorlds / Romain Paulin

 

…« Non César, je ne peux pas te donner à boire parce que l’eau ne fonctionne pas aujourd’hui. Désolée, retourne à l’atelier ». Céci soulève les épaules de dépit et renvoie le jeune César, 9 ans, dans la pièce d’à côté. Centro Conviven, un espace d’animation au coeur de la Villa 31 bis.

Aujourd’hui c’est atelier photo mené par Rémi, un bénévole français. Dans la pièce sommaire d’une trentaine de mètres carrés, il essaye de contenir les neuf participants de l’après-midi. « C’est pas toujours facile d’imposer des règles », concède-t-il.

Bidonville

Ici, chaque jour depuis 2010, des animateurs organisent des ateliers pour les enfants et les adolescents du bidonville. Une initiative associative comme il en existe de nombreuses dans ce quartier. « L’idée c’est de les sortir du quotidien et qu’ils ne traînent pas dans la rue. Leurs parents sont occupés à chercher de quoi faire vivre leurs familles alors ils n’ont pas le temps et l’argent pour leur faire faire des loisirs », explique Céci, l’une des animatrices qui travaille ici depuis le début.

La façade du centre de l'association Conviven, qui oeuvre dans le bidonville de la Villa, à Buenos Aires, en Argentine. 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

La façade du centre de l’association Conviven, qui oeuvre dans le bidonville de la Villa, à Buenos Aires, en Argentine. 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

« On veut aussi les ouvrir à des nouvelles activités, leur montrer qu’un autre monde existe en dehors de la Villa. » Elle raconte avec fierté l’histoire d’un adolescent qui a découvert la danse et le théâtre au centre Conviven et qui en a fait son métier. « Au tout début, les parents avaient du mal à laisser leurs enfants venir s’amuser ici alors qu’ils pouvaient rester à la maison pour s’occuper de leurs frères et soeurs ou du foyer. Mais maintenant c’est accepté, donc c’est déjà une petite victoire », ajoute Céci. Goûter sous le bras, à la fin de l’atelier, les enfants se pressent pour sortir.

Dehors, le contraste avec Recoleta et le reste de la ville est saisissant. Ici, pas de trottoirs et de beaux immeubles mais des maisons rafistolées, un labyrinthe de routes en terre et en béton, des fils électriques entremêlés.

Des enfants dans l'une des rues de la Villa, bidonville à Buenos Aires, en Argentine, en 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

Des enfants dans l’une des rues de la Villa, bidonville à Buenos Aires, en Argentine, en 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

Plus de 40 000 personnes vivent dans ces bidonvilles, dont plus de la moitié sont des immigrants boliviens, péruviens et paraguayens. Mais impossible de recenser la population. Seule preuve de l’expansion du quartier, les étages qui se rajoutent au fur et à mesure sur des maisons aux allures fragiles. Pour sortir du quartier, il y a peu de choix : une rue, à l’entrée du bidonville, longe les nombreuses issues des ruelles qui serpentent la Villa. Pour s’extraire des parties les plus reculées, il faut traverser les rails entre deux passages de trains et rejoindre un arrêt de bus qui ramène les habitants vers la gare.

« Ils veulent reconstruire nos maisons mais ils feraient mieux de commencer par construire des vraies rues et des moyens de sortir de la Villa », ironisent Céci et Shaki, une autre animatrice. En août 2016, Horacio Rodriguez Larreta, chef du gouvernement de Buenos Aires, a annoncé un grand plan de reconstruction du bidonville.

Système d’égouts, rénovation et construction de maisons, arrivée d’un pôle éducatif, dans ce quartier où seules deux écoles privées existent, mais aussi du nouveau siège du Ministère de l’éducation. L’autoroute qui survole la Villa devrait être transformée en espace vert et une annonce en guise de symbole : l’installation prochaine d’un Mc Donalds au coeur de la Villa.

Le luxueux quartier de Recoleta, vu depuis le bidonville de la Villa, de l'autre côté des rails. Buenos Aires, Argentine, 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

Le luxueux quartier de Recoleta, vu depuis le bidonville de la Villa, de l’autre côté des rails. Buenos Aires, Argentine, 2017. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

En janvier 2014, sur le plateau télé de l’émission “Conversaciones” de la chaîne LN+ 2, Diego Fernandez, secrétaire à l’intégration sociale et urbaine explique : « On veut que ces villas deviennent des quartiers comme les autres. (…) L’énorme défi c’est de réussir l’intégration sociale des habitants. 80% des jeunes de 18 à 25 ans de Buenos Aires ont fini le lycée et 54% sont allés à l’université. Dans ces Villas, 80% n’ont pas fini le lycée et seulement 14% sont allés à l’université ».

Dans le quartier, les habitants sont dubitatifs. « Des travaux, il y en a déjà eu mais ça n’a pas changé grand chose. Et ils veulent sécuriser le quartier mais il n’y a aucun policier dans les rues » raconte Céci. Certains habitants craignent d’être expulsés. Les terrains des Villas appartiennent à l’Etat. Coincés entre la gare et le port, près des quartiers les plus chics de la ville, « ils valent une fortune ! On vit dans la misère, mais sur une fortune ».

Des rails comme ligne de séparation entre deux quartiers que tout oppose : le luxueux quartier de Recoleta et celui démuni de la Villa, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

Des rails comme ligne de séparation entre deux quartiers que tout oppose : le luxueux quartier de Recoleta et celui démuni de la Villa, à Buenos Aires, en Argentine. © CrossWorlds / Maud Rieu

 

Pour sortir de la Villa et rejoindre Recoleta, il faut zigzaguer entre les pelleteuses et camions qui s’activent pour l’installation des égouts. Une fois passée la gare, retour au calme du quartier luxueux. Recoleta la bourgeoise, les villas bouillonnantes. Deux mondes qui se côtoient sans presque jamais se croiser. Et entre eux, de simples rails.

Maud Rieu

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