A Saint Pétersbourg, pas un Rat à l’Ermitage

Symbole historique de l’opulence impériale, le Palais d’Hiver, devenu Musée de l’Ermitage, est un chef d’oeuvre démesuré occupant un territoire de près de neuf hectares. Gigantesque temple dédié à l’art, on raconte qu’il faut plus de onze années pour découvrir les quelques trois millions d’oeuvres que comptent ses innombrables salles. Le dédale des interminables couloirs du musée, étendu sur trois étages, cache sous la surface un bien curieux trésor.  Sous la lumière blafarde des néons, des kilomètres de tuyaux courent le long d’un labyrinthe de couloirs aux teintes crayeuses. C’est en ces lieux immergés que vivent les gardiens de l’Ermitage: les chats.

Crédits vidéo : CrossWorlds/Jeanne Richard

 

Pour tout savoir sur ces Ermites félidés, je suis partie à la rencontre des employés qui s’en occupent. Suivons ensemble les pas feutrés du chat Vassili, à la découverte de cette étonnante légende urbaine.

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Sous l’opulence émergée, un trésor mystérieux habite les sous-sols du musée. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

De l’Aristochat aux Chevaliers des Arts

« Bien que bâtard abandonné, Grumpy Cat et Zarathustra n’ont rien à m’envier. Depuis trois siècles que je m’y pavane et m’y prélasse, le Palais d’Hiver n’a plus le moindre recoin qui me soit étranger.

De retour d’un voyage en Hollande, où je suis né, Pierre le Grand, fondateur de la ville de Saint-Pétersbourg, a la brillante idée de m’y ramener pour habiter les couloirs de son futur palais. En ma nouvelle qualité de félimpérial, Pierre me prénomme Vassili, un nom issu du grec ancien signifiant ‘roi’. Rassurez-vous, amis bipèdes, si ce nom m’a quelque fois fait perdre la tête, l’Histoire m’a bien appris à retomber sur mes pattes.

En 1745, la fille de Pierre, la tsarine Elisabeth Petrovna, décide d’inviter une cinquantaine de cousins de Kazan, réputés pour leurs compétences de chasseurs de rongeurs. Le palais, transformé en musée en 1764, confie alors à notre fratrie l’immense responsabilité de protéger tableaux et tapisseries. Triste époque pour les chats de Kazan, qui, frustrés, ne peuvent se délecter de deux, trois griffures à travers les fils serrés des tapisseries accrochées. De mon arbre lourdement ficelé, je me souviens du supplice.

Alors qu’en 1917, la vie de palais se voit tourmentée et nos maîtres couronnés pourchassés par quelques bonhommes aux crânes rasés, nous poursuivons notre humble mission sans trop nous soucier des révolutions. Bien trop occupés à abolir les classes, Lénine et compagnie n’avaient que faire du royaume des chats. Ni impérialiste, ni communiste, notre seule idéologie était et reste rat. »

Les chats menacés

« De 1941 à 1944, la ville de Saint-Pétersbourg, devenue Leningrad, connait ses heures les plus sombres. 872 jours durant, l’ensemble de la population s’éteint à petit feu, emporté par la famine. Dans chaque maison, les rats pullulent et dévorent sans ménagement les rares vivres qui subsistent. Le royaume des chats de l’Ermitage est lui aussi décimé, dévoré par les humains, en proie à une faim insatiable. Seul survivant, je dois me cacher pour ne pas finir dépecé. A la fin du siège, les rats étant devenus une réelle menace pour la survie de la ville, 5000 frères venus des quatre coins de la Sibérie sont envoyés en croisade contre cette peste de quadrupèdes. Une unité d’élite est alors recrutée pour poursuivre la mission qui m’avait été initialement donnée : protéger les caves de l’Ermitage.

L’unité d’élite vieillissante et nos moyens techniques devenus obsolètes, le musée procède dans les années 1960 à un vaste plan de licenciement pour se séparer de ses chats-défenseurs. Très vite, les produits chimiques vantés pour leur faible rapport qualité/griffe se révèlent moins effectifs et l’Ermitage supplie à coup de caresses et de jouets que nous reprenions du service. Depuis, personne n’ose remettre en cause notre légitimité au sein de l’Ermitage et pas un rat ne brave nos canines aiguisées. »

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Au royaume des chats, il n’y a pas d’heure pour la sieste. Avec une moyenne de vingt heures de sommeil quotidiennes, dormir reste la principale activité. Crédits photo : CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Aujourd’hui, une centaine de félins partagent mon quotidien. Les plus vieux d’entre eux squattent les caves depuis une dizaine d’années, tout en ignorant que cela fait trois siècles que je vois défiler les générations de museaux.

Fidel et Maroussia : le jour et la nuit

Chacun d’entre nous est différent, nous avons tous notre caractère. Les bâtards côtoient les chats de salons, les sans-races côtoient les « Bleu Russes », « Forêts norvégiennes » et autre siamois, les vieux éduquent les jeunes et les flemmards tolèrent les joueurs… Fidel, par exemple, peut passer sa vie à dormir ou à se prélasser sur la tuyauterie, se laissant bercer par la chaleur qui en émane. A l’inverse, Maroussia est une aventurière, toujours à l’affût du moindre mouvement. A défaut de pouvoir se promener dans la cour intérieure du musée pour y chasser les oiseaux, elle déboule dans les couloirs, saute de tuyau en tuyau et s’amuse de la moindre chose.

Fidel (à gauche) et Maroussia (à droite) sont voisins de tuyaux. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Fidel (à gauche) et Maroussia (à droite) sont voisins de tuyaux. Crédits photo: CrossWorlds/Jeanne Richard.

Marta la méfiante

Marta, quant à elle, est assez méfiante et renfermée. Préférant la solitude, elle a élu résidence en haut du frigo, à l’abri du passage. Souvent en proie aux dépressions hivernales, elle ne descend qu’aux heures creuses, lorsque la sieste bat son plein.

Marta la solitaire. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Marta la solitaire. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Medieïka le nouveau roi des tuyaux

Pas plus tard que le mois dernier, Medieïka nous a rejoint. Il fait partie de ces chats errants, en quête de protection contre la pluie et le froid, qui trouvent le chemin de l’Ermitage par hasard et s’engagent sans trop le savoir dans ce walk of fame. L’été, les vasistas donnant sur les couloirs étant ouverts, de nombreux chats gagnent nos galeries. L’hiver, en revanche, la mission d’infiltration est bien plus délicate et nécessite souvent l’aide d’un habitant de Saint-Pétersbourg, inquiété par les miaulements de désespoir des chats de gouttière frigorifiés. Comme beaucoup de jeunes chatons de son âge, Medieïka s’est essayé à quelques combats lors de son arrivée. En moins de deux semaines, les sages lui ont appris les bonnes manières. Moi, je me suis contenté de lui filer quelques tuyaux sur les tuyaux.

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Medieïka, une des nouvelles recrues de l’Ermitage. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Dioma l’enrhumé

Dioma, la dernière recrue en date, est arrivé il y a une semaine suite à l’abandon irresponsable de ses propriétaires. Lors de son bilan médical, rite de passage pour tout nouvel arrivant, les vétérinaires ont découvert que Dioma était malade. Il a donc été placé en quarantaine dans la chambre de soins, afin d’éviter tout risque d’épidémie. Il reprend des forces petit à petit, grâce aux soins attentionnés portés par nos bienfaiteurs.

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Dioma se rétablit de sa rhino-trachéite dans la salle de soin. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

Beaucoup d’amour mais toujours pas de maison

Zoïa, notre tsarine aux bras de coton, est une des cinq employés qui, quotidiennement, s’occupent de changer notre eau, de remplir nos gamelles, de nettoyer nos litières, effectuer nos traitements médicaux et nous amener à la clinique. Il n’y a pas de plus bel instant que lorsque, sacs de croquettes en main, Zoïa parcourt les kilomètres de couloirs souterrains pour répartir consciencieusement le kilo de croquettes consommé quotidiennement par nos estomacs.

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Zoïa parcourt plusieurs fois par jours les kilomètres de couloirs sous-terrains pour nourrir la centaine de chats de l’Ermitage. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

J’aime l’observer, du haut d’une étagère ou sur quelque tuyau. J’aime lorsque, de sa douce voix, Zoïa interrompt les ronronnements cadencés. J’aime glisser nonchalamment contre sa jambe au détour de quelques malicieuses enjambées.

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C’est l’heure du goûter, Zoïa prépare la pâtée sous le regard attentif de Lisa. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Zoïa et les autres employés font de leur mieux pour parvenir à nous donner un cadre de vie agréable. Nourriture, paniers et jouets abondent mais ce serait mentir que de dire que le confort d’une « maison » et l’amour d’une famille ne manquent pas. Malgré toute sa bonne volonté, Zoïa n’a pas assez de bras pour tous nous cajoler.

Dépassés par notre nombre croissant venant défier les ressources financières stagnantes, composées exclusivement de dons privés et de la cagnotte des employés, le musée n’a pas d’autre choix que de tenter de nous faire adopter. Bien sûr, en qualité de gardiens sensibles et aimants, les employés ont mis en place une procédure afin de s’assurer que nous vivions dans un environnement sain et sécurisé.Ainsi, chaque mois, en moyenne six ermites quittent nos rangs, adoptés par de sensibles humains, rejoignant ainsi le club des alumnis.

Pendant que, un à un, certains quittent nos sous-sols dans les bras de leur nouvelle famille par la porte d’entrée, d’autres font leur entrée à pas de velours. Eternelle légende, mes coussinets retournent impérieusement à la chaleur des tuyaux de l’Ermitage. Museau en l’air, j’attends avec malice, la suite des événements.

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Vassili attend avec malice la suite des événements. Crédits photo: CrossWorlds/ Jeanne Richard.

 

Jeanne Richard

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