À Taïwan, chats, chiens et vaches protégés par leur statut d’« amis des humains » ?

À Taïwan, notre correspondante raconte comment la consommation de bœuf divise la population, sur fond de croyances, superstitions et effets de modes. Se dessine au fur et à mesure une hiérarchisation des animaux, du statut d’amis à celui de viande consommable.

Manger de la viande à Taïwan, c’est avoir l’impression de manger des dizaines de variétés différentes sur les marchés de nuit, tant les goûts sont différents. En réalité, le triptyque porc/poulet/bœuf est probablement tout ce que vous goûterez. Pas de viande de chat ou de chien sur les étales : Taïwan a marqué les esprits en étant le premier pays asiatique à en interdire légalement l’achat, la vente, la possession et la consommation le 13 avril 2017.

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Taichung City, Taiwan © Mark Ivan via Unsplash

 

Manger du chien ou du chat à Taïwan ? Hors de question !

 

Un nouvel amendement a été intégré à l’« Animal Protection Act » pour protéger ces animaux de compagnie. Wang Yu-min, la législatrice qui soutient la cause animale avec force assure que « ceci montre que Taïwan est un pays où la société se préoccupe hautement du bien-être des animaux ».

De manière générale, les animaux sont définis par la loi dans l’article 3.1.1 de l’« Animal Protection Act » comme : « un vertébré, comme un chat ou chien, élevé par un humain en tant qu’animal de compagnie, animal économique ou animal de laboratoire ». Il existe donc trois distinctions légales les concernant. Les chiens et chats ont le statut de « pet », terme anglais qui diffère du simple terme d’« animal » en l’espèce qu’ils sont élevés pour le plaisir ou pour la compagnie. C’est cette camaraderie avec l’humain qui les protège d’être mangés.

C’est l’alinéa 3.1 de l’article 12 qui interdit de « tuer un chien ou un chat, vendre, acheter, manger ou posséder des carcasses, des abats, ou des aliments contenant des parties du chien ou du chat ». Ceux ou celles qui ne respecteraient pas cette réglementation peuvent écoper de peines d’emprisonnement et d’amendes comprises approximativement entre 1500 et 7500 euros ; de quoi dissuader les plus carnassiers.

En réalité, dans la société taïwanaise, la plupart de la population ne mangeait déjà plus de viande de chat et de chien : cela semblait scandaleux. Cette loi est donc perçue davantage comme une sécurité légale plus que comme une véritable avancée.

La viande n’a pas disparu des assiettes

 

Même si l’amour pour les chats de la présidente de Taiwan, Tsai Ing-Wnm – qui les a utilisés tout au long de sa campagne présidentielle – est partagé par la plupart de la population taïwanaise, les autres animaux restent dans les assiettes.

Au détour d’une rue, sur un petit chariot avec cuisine aménagée, au cœur de la street food locale, ou au sein d’un grand restaurant, les viandes sont cuisinées de diverses manières. Si les accompagnements restent classiques – riz, nouilles, soupe – les sauces, les assaisonnements ne cessent de surprendre le palais.

Tandis que le choix de la matière première est assez simple, il existe une bataille opposant le porc et le bœuf sur fond de croyances, superstitions et effets de modes.

La vache, cette amie des anciens

Si une consommation de viande choque sur l’île, ce n’est en effet pas celle du chien ou du chat : c’est celle du bœuf. Les habitants et habitantes de Taïwan, en particulier les plus âgé·es, sont réticent·es lorsqu’il s’agit de manger ce qui provient d’une vache.

Pour les bouddhistes, tuer un animal ne fait pas bonne figure. Pour les personnes végétariennes et vegans, les restaurants bouddhistes sont d’ailleurs un paradis, dans un pays où la viande s’invite dans tous les plats.

Mais seule la vache touche la plus vieille génération taïwanaise. Après une discussion avec un ancien, j’ai compris que cet animal qui laboure la terre agricole, aide à la récolte et nourrit la famille, est souvent considéré comme un ami – on s’approche ici de ce qui protège les chats et les chiens.

Le porc, le poulet et les produits de la mer constituent donc des options largement privilégiées dans les plats mais cette affection pour la vache n’est pas suffisamment largement partagée pour donner au bœuf le statut et la protection légale dont le chat et le chien bénéficient.

Héritage de croyances

Cette vision portée par les anciennes générations, davantage attachées au travail du sol que les nouvelles, est aussi alimentée par des croyances religieuses. Les plus superstitieux associent la vache à l’animal que chevauche parfois le dieu mythologique chinois de la littérature et de l’écriture, Wen Chang Di Jun.

Même si l’animal n’est pas directement associé à ce dieu taoïste, pour certains, il est hors de question de manger du bœuf avant un examen, de peur d’échouer. C’est le cas d’un ami de Zhang Hengrui, étudiant de l’Université Nationale de Taïwan. Ses grands-parents ont travaillé toute leur vie dans les champs, avec des vaches pour cultiver la terre.

« Mon ami refuse de manger de la viande de bœuf à la veille d’un examen, il a peur que ça lui porte malheur ! »

Le porc, une viande traditionnelle

 

Traditionnellement, c’est donc le porc qui est privilégié dans l’assiette. Prenons l’exemple d’un restaurant emblématique – une étoile Michelin et les meilleurs xiaolongbao (raviolis chinois) de Taiwan : Din Tai Fun. Le chef met à l’honneur la cuisine taïwanaise, en reprenant des recettes classiques. Dans son menu, les raviolis chinois qui font sa renommée sont farcis au porc. La majorité de ses plats sont à base de porc ou de crevettes.

Le bœuf, quant à lui, est uniquement cuisiné en soupe : beef soup ou beef noodle soup. Cette volonté de cuisiner uniquement le porc dans ses grands plats est un témoignage de la tradition du refus de manger du bœuf.

Les plus jeunes ont parfois perdu de vue ces considérations, à l’image de Yayu Chen, une étudiante venant de Taichung au sud de l’île qui estime que le bœuf est en réalité de plus en plus apprécié par les jeunes, et en particulier perçu comme plus « chic », parce que plus rare. Sa consommation a augmenté de 50% sur les dix dernières années, selon la commission ministérielle de l’agriculture citée par la radio nationale.

Comme quoi il semblerait que seuls les chats et chiens continuent d’être protégés par leur relation privilégiée aux humains.

Inès Girard, correspondante à Taipei

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