En Afrique du Sud, a smoking hot chique

Avertissement : Ce récit est une fiction. L’auteur de cet article ne cautionne pas le tabagisme. Fumer tue, la cueillette de pâquerettes beaucoup moins.

C’est l’histoire d’un paquet de clopes à Johannesburg. Toute ressemblance avec un paquet ayant existé serait purement fortuite.

« Je suis N°20, Garoline pour les intimes, l’une des vingt cigarettes d’un paquet de Marlbo rouge. Mince et blonde, je suis faite du plus raffiné des tabacs. Et si vous tenez à parler mensurations, sachez que je suis ce qu’on appelle une King Size. Maquillée, oui, refaite, certes, mais juste ce qu’il faut : à peine 8 % d’agents de saveur et de conservateurs. Bref, je suis sacrément bien roulée.

Ça fait quelques temps que l’on se languit dans notre paquet, sur cet étalage de ce triste kiosque, dans un banal supermarché de Johannesburg. Soudain, la caissière nous saisit ! Enfin ! Quelqu’un nous achète, qui est-ce ?! Ma déception est grande quand je distingue le blanc-bec, pas beau mec, en train de faire notre acquisition : un touriste de la pire espèce, un Français ! Cet abruti semble complètement paumé sans son buraliste parisien malpoli et sa tronche d’enterrement. Heureusement que les marques sont les mêmes ici que dans sa France natale, je n’aurais pas donné cher de sa peau autrement.

Le badaud est tout émoustillé de nous acheter pour une trentaine de rands, ce qui doit équivaloir à 2 unités 50 à peine dans sa monnaie barbare. Prenant conscience de la soudaine augmentation de son pouvoir d’achat, il peine à contenir sa satisfaction : « Waow, ciggs  are so f***ing cheap here », éructe-t-il dans un anglais plus que laborieux. Pff, si ce fumeur du dimanche voulait de la clope pas chère, il fallait qu’il achète des Pall Mall, il en aurait eu pour 1 euro 50. C’est bien notre veine de finir dans la poche d’un touriste pareil.

L'histoire d'une cigarette en Afrique du Sud. Crédit photo: Steven Depolo/Flickr CC

Une cigarette qui se consume. Crédit photo: flickr/CC/Steven Depolo

 

Plus tard, après ce qui ressemble fortement à un cours de sociologie, cet ignare de Français décide de s’accorder une pause clope et attrape le paquet par la main. C’est N°1 qui y passe. La malheureuse cibiche au bec, notre triste propriétaire se rend compte qu’il n’a rien pour l’allumer. Il décide de faire le tour de la fac en quête d’un briquet. Un briquet ?! Quelle drôle d’idée, ici à Johannesburg on sait comment traiter les cigarettes, on les allume avec des allumettes. C’est quand même bien plus classe. Dans sa quête de feu, notre primitif possesseur est complètement déboussolé : il se rend compte que la pause  clope a moins la cote ici que dans les universités et lycées français, couverts en permanence par un épais brouillard de monoxyde de carbone. La Fondation Mondiale du Poumon (ha!) dit même qu’en France, un adulte consomme en moyenne 854 cigarettes par an, contre 459 en Afrique du Sud. Un temps perdu, le pauvre hère entrevoit soudain un timide nuage de nicotine et se précipite avidement vers le fumeur marginal qui pourra sans doute le dépanner. Notre ignorant Français est surpris de recevoir une boite de Lion, la marque d’allumettes la plus populaire en Afrique du Sud, et a toutes les peines du monde à allumer la pauvre N°1, qui néanmoins, se fait cendres en moins de deux.

Déjà une demi-douzaine d’entre nous sont retournées à l’état de poussière. C’est que Monsieur ne mégote pas. Alors que le corps de N°6, encore tout chaud et fumant, gît dans le cendrier sur le balcon et que son meurtrier regagne la cuisine, il se fait interpeller par un de ses semblables, visiblement puritain et non-fumeur. Le petit Français se fait sermonner ; il se fait expliquer qu’à force de s’en griller une comme ça de temps en temps, il finira par griller en enfer pour les siècles des siècles. Le non-fumeur zélé lui raconte que le corps humain est un présent de Dieu, un temple intérieur, et qu’il n’est pas très catholique de l’enfumer ainsi. L’impertinent Français n’a pas l’air très convaincu, mais sentant bien que ce n’est pas le moment d’entonner « Dieu est un fumeur de havanes » de Gainsbourg, il promet de se repentir et d’arrêter la garo. Un écran de fumée, si vous voulez mon avis.

Alors que la perte de N°6 est encore toute fraîche dans nos esprits, N°7 et N°8 partent simultanément en fumée ; notre sombre crétin de l’hémisphère Nord chiffarde avec un coloc Sud-Africain, à qui il a donné la pauvre N°8. Ils discutent de cette théorie du « temple intérieur », que le frenchie juge fumeuse. Son ami lui dit que d’après lui, la plupart des Sud-Af ne fument pas principalement pour des raisons religieuses. Il laisse entendre qu’il existe aussi une petite différence entre les Noirs, plus pratiquants et moins fumeurs, et les Blancs, qui ont pris un peu de distance avec la religion et fument plus en proportion.

Encore plus tard, le pauvre garçon, toujours guinze au bec, traîne en compagnie d’un groupe d’étudiants en pause. Alors que N°12 se consume, eux ne touchent pas au tabac, mais se font plaisir en tirant de grosses lattes sur une chicha portative. Comme beaucoup de jeunes Sud-Af, ils raffolent en effet de ce truc chimique à souhait, et certains d’entre-eux emportent leur narguilé partout où ils vont, y compris à la fac, pour pouvoir chiller entre deux cours en se passant le tuyau. Ils s’imaginent que fumer la chicha est « moins nocif que la cigarette ». Ce qu’il ne faut pas entendre. Nous, si délicieuses, nous ne sommes certainement pas dangereuses !

La nuit est tombée, et nous ne sommes plus que quelques rescapées. Le paquet presque vide inquiète d’ailleurs le triste sire qui nous a toujours dans sa poche : il s’apprête à sortir et craint la dèche de clope. Un stupide réflexe de Francais, car ici, il est presque impossible de se retrouver à court de nuigrav : les quartiers animés sont remplis de vendeurs de rue qui pourvoient les chalands nonchalants en cigarettes à l’unité ou au paquet. Dans ces conditions, même un abruti de la trempe de notre champion ne pourrait se retrouver à sec. Et qu’il ne s’avise pas à essayer de taxer, personne ne fait ça à Johannesburg.

Il est tard, je suis la dernière, tapie dans l’obscurité du paquet fermé, espérant être oubliée. Soudain le paquet s’entrouvre. Grillée. Un filet de lumière m’aveugle, je suis saisie par le filtre et me retrouve le cul coincée entre deux grosses lèvres. J’ai à peine le temps de remarquer une énorme flamme s’approcher de ma tête que déjà je flambe ; je sens mon âme quitter mon corps brûlant, comme aspirée. Ironie du sort, je suis fumée devant un écriteau « No smoking ». Mon assassin a visiblement intégré qu’en Afrique du Sud, ce genre de panneau n’est qu’une formelle décoration. Il fait des progrès l’animal. J’aimerais lui dire qu’au fond je l’aime bien, moi la vaniteuse clope. Non j’aimerais le lui crier. Oh, je suis bien sûre qu’il les entend mes cris, qui montent au ciel comme une cigarette qui prie. »

Gabriel.

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