Afrique du Sud : Chassez les cheveux naturels, ils reviennent au galop

Les cheveux, 8 pays, 8 regards. Vincent Perret analyse le mouvement des « cheveux naturels » qui séduit de plus en plus les Sud-africaines noires.

Un samedi comme les autres au Cap. Les taxi-minibus de la ville pénètrent sur le parking central qui sert de gare routière aux usagers. A leur descente, les voyageurs se dirigent vers la gare ferroviaire du niveau inférieur, débouchant dans le centre de la ville sud-africaine.

Une étroite mais longue allée d’échoppes sert de corridor de sortie. On y passe généralement à toute vitesse, mais le passant flâneur observe une étrange similitude : toutes ces boutiques sont des salons de coiffure. Dans l’antre minuscule de ces baraquements alignés, des hommes et des femmes se font couper les cheveux à petits prix.

L’émergence du « natural hair movement » en Afrique du Sud

Coiffeurs et clients sont en large majorité noirs. De grands panneaux devant les boutiques affichent les différentes coiffures possibles. Les options type « afro » dominent tout autant que celles plus « européennes ». Gladys, originaire du Zimbabwe, tient l’un de ces business depuis 19 ans.

« Si on regarde dans le passé, une femme ne pouvait pas avoir ce genre de coupes avec cheveux au naturel. »

Depuis près de 10 ans, les femmes noires d’Afrique du Sud, qui auparavant modifiaient leurs cheveux pour convenir aux standards occidentaux, ont commencé à arborer une coiffure dite naturelle. Cela se traduit par un rejet en masse de l’utilisation de produits chimiques fragilisant la fibre pour obtenir un lissage en phase avec les standards de beauté en Afrique du Sud.

Le « natural hair movement » avait déjà pris de l’ampleur aux Etats-Unis à partir de la fin des années 90 et a récemment gagné en popularité chez les femmes noires d’Afrique du Sud.

Miniature de la vidéo "BEING NATURAL: The Big Chop (Ep. 1)", par Chime (HairCrush). Octobre 2015. © Chime (HairCrush)

Miniature de la vidéo « BEING NATURAL: The Big Chop (Ep. 1) », par Chime (HairCrush), Youtubeuse afro-américaine. Octobre 2015. © Chime (HairCrush)

 

Désignés péjorativement par le terme « kroes » en Afrique du Sud, les cheveux crépus ont longtemps été considérés comme une marque d’infériorité dans ce pays qui avait institutionnalisé le racisme. Leur texture était devenue un outil de classification raciale.

L’apartheid par les cheveux

A partir de la période coloniale en Afrique du Sud (XVIIè), les cheveux crépus sont progressivement devenus indésirables dans l’imaginaire collectif. Ce rejet est profondément ancré dans la structure sociale mise en place pendant l’apartheid.

Les mesures prises par le régime déterminaient le statut économique et social d’un individu en se référant à sa couleur de peau : les « white people » étaient placés en haut de la hiérarchie, les « mixed » ou « coloured » ensuite, puis venaient les « black people » tout en bas de celle-ci.

Le point de départ de ce système de classification par race fut l’adoption du Population Registration Act en 1950 qui déclencha un recensement de la population selon des critères raciaux. La classification définissait des niveaux de liberté et d’accès à des métiers et services.

Lorsque la couleur de peau ne suffisait pas à identifier la classe raciale d’un individu, le test dit « du crayon » était opéré pour trancher. Lors du recensement, les autorités passaient un crayon dans les cheveux de l’individu : la facilité avec laquelle le crayon traversait la chevelure déterminait l’appartenance raciale d’une personne. Ce test aucunement scientifique ne parvenait pourtant pas à ranger tous les individus dans des cases raciales. Les « Black people » avec une peau assez claire pouvaient devenir des « coloured » si leurs cheveux étaient suffisamment lisses lors du passage du crayon. De la même manière, les « coloured people » avec une chevelure claire pouvaient être classés comme blancs.

Les conséquences de cette politique de discrimination par la chevelure sont encore visibles aujourd’hui. Une étude de 2016 menée sur un groupe d’étudiantes noires sud-africaines par Chisanga Mukuka, étudiante zambienne au Cap, a révélé que celles-ci préféraient les chevelures lisses de toute forme – tissage, perruque ou cheveux défrisés – au « black natural hair ».

Nowalzi*, étudiante en linguistique, se souvient des pressions sociales subies durant sa scolarité au début des années 2000, et même ensuite :

« J’avais l’habitude de garder mes cheveux au naturel, mais les garçons me surnommaient « la fermière »… Alors j’ai commencé à les lisser. […] Pendant des années ma mère m’a dit de faire quelque chose avec mes cheveux, parce que personne ne me donnerait un travail à cause d’eux. »

Même si l’abolition de l’apartheid a eu lieu au début des années 90, les femmes noires commencent seulement depuis quelques années à réaliser le « big chop » – coupe des cheveux défrisés pour obtenir des cheveux très courts, propices à la repousse des boucles naturelles.

Réseaux sociaux et libération de la parole

Dans le cadre de son travail au Centre for film and media, Chisanga Mukuka a étudié précisément les enjeux du « natural hair movement » et l’impact des médias sur celui-ci. Aujourd’hui, ce combat est avant tout mené via les réseaux sociaux en Afrique du Sud. Les médias traditionnels sont malheureusement encore bien muets à ce sujet.

« Les femmes noires, celles qui sont célèbres comme les autres, sont rarement montrées avec une chevelure au naturel dans les magazines, à la télé ou sur d’autres plateformes médiatiques. »

De la même manière qu’aux Etats-Unis, les salons de coiffure urbains ont longtemps refusé de travailler les coiffures « afro » pour des raisons d’image mais aussi parce qu’ils n’avaient ni la formation ni les produits à disposition.

Les réseaux sociaux sont devenus le principal vecteur de connaissance et de propagation du mouvement.

« Traditionnellement les salons de coiffure étaient les lieux de référence pour prendre soin de ses cheveux. Mais le « natural hair movement » a permis l’émergence de plateformes en ligne qui sont de très bonnes ressources pas seulement pour propager ce courant mais aussi pour partager des informations sur la manière de prendre soin de ses cheveux naturels. »

Miniature de la vidéo "Natural Hair Journey| 2 years", par Fanta Diop, Youtubeuse sud-africaine. Octobre 2013. © Fanta Diop

Miniature de la vidéo « Natural Hair Journey| 2 years », par Fanta Diop, Youtubeuse sud-africaine. Octobre 2013. © Fanta Diop

 

Bien que le mouvement « natural hair » semble avoir pris une ampleur considérable ces dernières années dans le monde, l’Afrique du Sud pâtit encore du lourd passé de l’apartheid, du manque de représentation dans les médias traditionnels, ainsi que des stéréotypes associés aux coiffures « afro ». Les cheveux continuent encore d’être un sujet politique dans le pays, avant d’être un sujet simplement esthétique et personnel.

* Le prénom a été modifié

Vincent Perret, correspondant au Cap

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