En Afrique du Sud, les Bafana bafouillent, les vuvuzelas gazouillent

 

Graphisme par Théo

Graphisme fait maison : CrossWorlds/Théo Depoix Tuikalepa. Crédits photo : Flickr/CC/Axel Bürhmann

 

Mordus de foot, ça oui, ils le sont les Sud-Africains. Question football, ils sont incollables, à l’inverse des stickers Panini qu’ils collectionnent frénétiquement. Faut dire qu’ils ont les yeux rivés sur les championnats européens, en plus du leur. A force, on n’est presque plus surpris de les entendre nous parler, émus, de la profondeur de banc de l’Olympique Lyonnais des années 2000 ; ces types, véritables anthologies du foot sur pattes, connaissent même l’En Avant Guingamp et le FC Sochaux, c’est vous dire.

L’amateur français de ballon rond, lui, s’en fout du football sud-africain, mais alors comme de l’an quarante. C’est tout juste s’il se défait de ses œillères euro-centrées lors de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), pour jeter un coup d’œil moins curieux que méprisant sur ce qui se passe dans ce lointain continent. Il sait vaguement que les Ivoiriens l’ont récemment remportée cette CAN, au terme d’un voyage au bout de la nuit équato-guinéenne conclue par vingt-deux tirs au but. Quel dommage pourtant de snober le foot sud-africain, il y a de quoi dire. Voyez plutôt.

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Stade comble à l’occasion du match des bafana contre le Mexique en 2010. Crédits photos : flickr/Andrew Moore

 

Le ballon rond, une religion

Autant ne pas y aller par quatre chemins, le foot en Afrique du Sud, ça confine au mystique, à la religion ; les stades se dressent dans le ciel comme des cathédrales, et les supporters s’y pressent avec ferveur. Au coup de sifflet de l’arbitre, c’est comme si l’on sonnait les vêpres, et la cérémonie, toujours la même, commence. Et à bien y regarder, l’histoire des Bafana Bafana (surnom zoulou qui veut dire « les gars les gars » et qui désigne affectueusement l’équipe nationale), c’est un peu l’évangile : ça commence avec une douzaine de mecs aux alentours de la trentaine sur laquelle de grands espoirs sont fondés. On attend d’eux des miracles. Mais à la fin, le gardien finit toujours par se faire crucifier, et c’est toute l’équipe qui descend aux enfers. Le coach, Judas de la nation, file se planquer à tout jamais. Son nom, devenu juron, est marqué du sceau de la scélérate trahison pour les siècles des siècles. Amène le fer rouge.

Au cœur de la passion, le palpitant derby de Soweto

Au pays de feu Mandela, ça rigole donc pas avec le foot. Le plus gros événement sportif de l’année est sans conteste le derby de Soweto, qui met aux prises les Orlando Pirates et les Kaizer Chiefs. Fondée en 1937, l’équipe des Pirates est le club historique de Soweto qui doit curieusement son nom au film L’ Aigle des mers, de Michael Curtiz. Le club des Kaizer Chiefs est lui une espèce de rejeton illégitime du club d’Orlando, créé en 1970 à la suite d’une scission au parfum de mutinerie initiée par un ancien joueur des Pirates. Là où ça devient franchement œdipien c’est que le club-fiston, les Kaizer Chiefs, prend souvent l’ascendant sur son paternel rival ; il est aussi (un chouïa) plus titré et populaire que le club d’Orlando, même si un supporter des Pirates vous soutiendra mordicus l’inverse. Bref, le derby de Soweto c’est ni plus ni moins une monstrueuse baston parricide.

L’affiche fait monter la transpiration à toute l’Afrique australe ; la perte de ce « précieux fluide corporel » est fort heureusement généralement compensée par l’absorption d’une bonne bière, ce qui n’est pas pour déplaire à l’enseigne de boisson houblonnée qui sponsorise, ô surprise, le championnat sud-africain.

Des supporters des Kaizer Chiefs au FNB Stadium. Crédits Photo : CrossWorlds / Gabriel Goll

Des supporters des Kaizer Chiefs au FNB Stadium. Crédits Photo : CrossWorlds / Gabriel Goll

 

Les soirs de derby, près de 90 000 paires de fesses s’assoient dans les travées de Soccer City, enceinte bigarrée qui accouche pour l’occasion d’un spectacle haut en couleurs, fait des plus fantaisistes accoutrements ; dans cette atmosphère électrique, les apaches tout emplumés de jaune côtoient les flibustiers, tricorne aux couleurs des Pirates vissé sur la cafetière. On en prend plein les mirettes, et ne parlons pas des tympans, martyrisés par le vrombissement incessant des vuvuzelas.

Quel engouement ce derby ! C’est d’ailleurs bien la seule fois de l’année où ils arrivent à le remplir leur stade, tout spécialement construit pour la Coupe du Monde 2010, qui avait vu le sacre de Xavi, Iniesta et toute la fine équipe ibérique face aux rugueux Néerlandais ; les footeux et amateurs de kung fu du monde entier se rappellent encore du coup de pied de De Jong sur Xabi Alonso ; une godasse dardée de crampons en plein dans le buffet. Mais les Sud-Africains, eux, ils préfèrent se rappeler que les Bafana Bafana ont rossé l’équipe de France, cette bande de grévistes vulgaires et impertinents, minables coqs infoutus de passer leur poule.

Une équipe nationale désespérément nulle

C’est là qu’on voit le niveau désespérant des malheureux Bafana : ce succès contre les Bleus de Knysna est l’un des faits d’armes les plus prestigieux de la sélection sud-africaine. Cette dernière, longtemps bannie des compétitions internationales, n’a disputé que trois Coupes du Monde et a toujours échoué au premier tour. Le bilan en Coupe d’Afrique des Nations est lui aussi à s’arracher les cheveux et frise le ridicule : depuis quinze longues années, l’équipe sud-africaine ne s’est extirpée qu’à deux reprises des phases de poule. Et encore, pour systématiquement prendre une rouste au tour suivant, les deux fois contre le Mali, qui ne compte pourtant pas parmi les caïds du foot africain. Le reste du temps, les Bafana se sont ramassés quatre fois au premier tour, et n’étaient même pas qualifiés à deux reprises. Il est loin l’éphémère âge d’or de l’Afrique du Sud, et avec lui les trois médailles empilées aux CAN de 1996 (or), 1998 (argent) et 2000 (bronze). Depuis plus rien à se mettre autour du cou, même pas du chocolat, si ce n’est une corde du côté des supporters les plus désespérés.

Les Bafana nourrissaient pourtant l’espoir de redorer le blason de leur tunique jaune à l’occasion de la CAN organisée en Guinée-Equatoriale et finalement remportée par la Côte d’Ivoire le 8 février dernier. C’est vrai que ça tripotait bien le ballon du côté du onze sud-af ; jeu léché, entreprenant, à une touche de balle, tiki-taka et cetera. Et puis bien organisée qu’elle était cette équipe dirigée par Ephraim Mashaba. Alors oui, les supporters sentaient bien que ça serait dur de sortir de ce groupe relevé, composé de l’Algérie, du Ghana et du Sénégal. Ils savaient que l’Algérie en avait fait baver à l’Allemagne en huitième de la Coupe du monde au Brésil, que les Black Stars du Ghana étaient encore et toujours une des meilleures équipes du continent, et que le Sénégal d’Alain Giresse serai lui aussi un sacré client . Mais voilà, ils y croyaient, les supporteurs.

Encore une CAN loupée, une de plus

Résultat des courses : trois matchs, trois désillusions. Contre l’Algérie, les Bafana dominent outrageusement. Ils ouvrent le score. Ils ont tout pour tuer ce match et l’emporter, mais se compliquent la tâche : ils foirent d’abord un penalty. Puis inscrivent un but contre leur camp. Deux bourdes du gardien entérinent cette défaite (3-1) invraisemblable. Les télés sont éteintes avant la fin du match, de nombreux espoirs avec. Contre le Sénégal, les Bafana jouent bien aussi. Ils ouvrent le score. Mais le match se termine sur un nul, après une égalisation sénégalaise sur le tard. Une chance infime pourtant subsiste pour que l’Afrique du Sud se qualifie pour les quarts. Il faut que l’Algérie l’emporte par deux buts contre le Sénégal, et que les Bafana gagnent contre le Sénégal. L’Algérie l’emporte 2-0. Et l’Afrique du Sud ? Elle ouvre le score, et tôt dans la partie encore. Il reste quinze minutes à jouer, cinquante millions de Sud-Africains se disent que la qualification est possible. Elle est là, à portée de doigts, plutôt méritée vu le jeu proposé. Et puis les Bafana prennent un but. Puis deux.

Alors, on pleure dans les chaumières sud-africaines. On devient amer dans les bars de Johannesburg, du Cap ou de Durban, plus amer encore que la bière qu’on a devant soi. On fait montre d’une sacrée mauvaise foi. Les Sud-Africains pavoisaient bien à coups de « on mène, on est qualifié ! » quand les Bafana étaient devant au tableau d’affichage. Mais deux buts encaissés et trois coups de sifflet plus tard, c’est bien « ils ont perdu ! » qu’ils grognent. Un retournement de veste tout en conjugaison en somme. Cette ruse de coyote grammairien on la retrouve d’ailleurs chez les sportifs de canapé du monde entier.

Et pourquoi pas le cricket ?

Décidément culottés, nos Sud-Africains pourtant mordus de foot jusqu’à cette énième déconvenue jurent, mais un peu tard, qu’on y ne les prendra plus à s’intéresser à cette saloperie de ballon rond. Dégoûtés, certains promettent de se rabattre sur le rugby, discipline dans laquelle l’Afrique du Sud brille, d’un éclat encore un peu trop blanc, certes. D’autres se trouvent même une passion subite pour le cricket, ce sport saugrenu dont personne ne comprend vraiment les règles vicieuses, sorties tout droit de l’esprit sadique d’un britannique du XIIIe siècle. Il faut dire que pour qui sait décrypter le système de points épileptogène utilisé au cricket, l’équipe nationale d’Afrique du Sud, les Proteas, s’en sort, semble-t-il, avec des résultats honorables.

Petit rappel pour les historiens du dimanche et autres camarades botanistes en herbe, les fleurs de Protea sont un genre de grosses plantes qui bourgeonnent un peu partout en Afrique australe ; c’est le symbole de l’équipe de cricket d’Afrique du Sud depuis le retour de l’équipe sur la scène internationale (1991), au détriment du surnom de Springboks et ses relents d’apartheid. Seuls les rugbymen sont encore désignés par le nom de cette espèce d’antilope sautillante, et encore, à la faveur de leur victoire en Coupe du Monde en 1995. Faut dire que Mandela, le maillot des Springboks sur les épaules, plus rayonnant encore que le trophée tout doré qu’il tendait au capitaine François Pienaar, c’était tout un symbole, du genre à vous donner une bonne dose d’espoir et la chair de poule en prime. Et puis finalement la chèvre des savanes et le chou sud-africain ont été ménagés : sur l’écusson des rugueux, on a ajouté un petite fleur de Protea au dessus du derrière du springbok.

La marmite sud-africaine  

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Un bon match de rugby, rien de mieux pour se refaire la cerise après un énième échec cuisant des bafana. Crédits photos : CrossWorlds/Gabriel Goll

 

Voilà donc qu’ils veulent se mettre à suivre d’autres sports, les désillusionnés de la CAN 2015. Seulement, on ne peut pas se débarrasser comme ça de sa passion pour le ballon rond. Le foot, c’est un peu comme une marmite dans laquelle on tombe étant petit. Un chaudron plutôt. Les Sud-Africains, ils vont bien éviter d’en parler des Bafana Bafana, aussi longtemps qu’ils peuvent. Ils vont snober la suite de la CAN. Malheureusement pour eux, l’engouement pour la compétition se prolonge à Johannesburg bien après l’élimination de l’équipe sud-africaine, et pour cause : la métropole compte par milliers des expats de tous les pays africains, qui se retrouvent pour supporter leur équipe. Un quart de final entre le Congo-Kinshasa et le Congo-Brazzaville (4-2) dans un quartier congolais de la ville par exemple, faut voir ce que ça donne !

Aussi mauvais qu’ils soient les Bafana Bafana, la frénésie footeuse jamais ne disparaîtra d’Afrique du Sud. Ils continueront les Sud-Af de taper passionnément le ballon avec leurs amis, de vibrer à chaque derby de Soweto et de regarder enthousiastes le championnat anglais, comme Mandela qui en son temps était supporter du FC Liverpool. Parce que le sport le plus populaire en Afrique du Sud, celui qui fait se lever 90 000 personnes comme un seul homme dans un stade, qui se joue avec la même ferveur dans les townships que dans les universités prestigieuses, qui fait joyeusement rebondir les ballons, palpiter les cœurs et vrombir les vuvuzelas, c’est le foot, évidemment.

Gabriel

 

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