En Angleterre, des mini-femmes en mini-jupe

Lorsqu’on pense aux écoles anglaises, on imagine souvent des écoliers en uniforme. A raison. De trois à dix-huit ans, blazer et cravate pour les garçons, robe ou jupe pour les filles. Il se passe alors un phénomène étrange : il subsiste une différence suspecte entre la longueur de la jupe d’uniforme estimée sur un cintre, et celle de la jupe portée par les collégiennes les jours d’école. La seconde est bien plus courte que la première.

Sortie de l'école.

Sortie de l’école en avril 2009 en Angleterre. Crédits photo : Flickr/CC/Eric Parker

« J’ai une jupe donc je suis »

En 2010, j’étais en échange à Worcester, dans l’Ouest de l’Angleterre. Je me souviens de ces filles qui roulaient le haut de leur jupe pour les raccourcir. Cinq ans plus tard, je lis dans Le Telegraph un article qui raconte précisément que, dans une école du Worcestershire, des petites filles entre 9 et 13 ans se sont vues interdire le port de la jupe, parce qu’elles en « abusaient » en la portant bien au-dessus du genou. Une attitude jugée ‘unladylike’ selon la direction de l’établissement. Résultat : le pantalon prescrit à ces jeunes filles comme tenue quotidienne appropriée, et des parents bouche bée.

Des chercheurs en science sociale britanniques se sont donc intéressés à ce phénomène d’évolution du port de la jupe chez les petites filles. Parmi eux, Alexandra Allan, chercheuse de l’université de Cardiff au Pays de Galle. En 2006 elle a réalisé une étude de terrain dans une classe de 25 élèves de 10 à 11 ans d’une école privée pour filles du Sud Ouest de l’Angleterre. La petite Laurel explique alors que l’avantage des vêtements est qu’ils permettent de « jouer » avec son identité, et qu’elle n’est pas obligée d’être tous les jours la même. En fonction de son humeur, elle peut paraître plus « gothique » en portant un pantalon noir, plus « tomboy » (garçon manqué) en arborant un jean droit et un t-shirts bleu. Si elle se vêtit d’une jupe, c’est qu’elle veut renvoyer une image « girly girl », dit-elle. Laura, elle, du haut de ses 10 ans, fait remarquer que bien qu’elle « n’aime pas le rose », porter une jupe lui assure d’être perçue comme une fille.

Pour d’autres, le choix du vêtement dépend surtout des activités du jour. Chloé par exemple souligne que porter une jupe n’est « pas pratique pour courir ou faire du vélo ». Le port de la jupe stigmatise ainsi les petites filles qui ne peuvent pas jouer à des sports d’équipe, courir… Certaines le font quand même, comme cette fillette.

La jupe comme marqueur d’identité.  Source :  Flickr Creative Common. Duane Romanell, Bend it like beckham, 22 février 2005

La jupe comme marqueur d’identité. Crédits photo : Flickr/CC/Duane Romanell, Bend it like beckham, 22 février 2005

 

Elsie, quant à elle, aime porter ses nouvelles robes pour pour ‘go up town and test out on the lads’ (autrement dit, aller voir du monde et « tester » sa tenue auprès des garçons). Si la jupe attire plus leur attention que le pantalon, alors elle la choisira. Autant dire que dès le plus jeune âge, le choix ‘jupe-ou-pantalon’ est tout sauf anodin.

Les Bratz en mini-jupes

De son côté, Ana Webster s’est intéressé aux Bratz, ces poupées en mini-jupe, mini-modèles de nos mini-femmes. « Deux fois plus vendues que les poupées Barbies », les Bratz ont fait un tabac en Angleterre. Dans l’opinion des acheteuses, les Barbies sont de plus en plus qualifiées d’ « ennuyeuses », comparées aux Bratz qui elles voyagent en talons, avec de grands yeux maquillées et deviennent des rock stars à l’étranger. C’est du moins ce qu’on observe dans les DVD et jeux vidéos que la marque a lancé. Mais Webster nous met en garde : ces Bratz n’ont que 14 ans. L’âge où tout un chacun fait le tour du monde et sort en boite, bien sûr…

 

Source : Anna Webster: Living in a sexualised society. The effects on young girls. https://www.essex.ac.uk/sociology/documents/pdf/ug_journal/vol8/2012sc111_annawebster.pdf

Source : Anna Webster: Living in a sexualised society. The effects on young girls.

 

De fait, selon l’auteure, la sexualisation montante des femmes dans la société en général joue un rôle majeure dans l’évolution du vêtement chez les jeunes filles : très tôt, ces dernières sont poussées à afficher une certaine maturité sexuelle. Dans les magasins la différence entre les vêtements du rayon enfants et adultes s’atténue. L’idée véhiculée par la mode mais aussi les clips de musique est claire : toutes les filles « should look ‘hot’ not later but now » (devraient être sexy pas plus tard que maintenant).

Les jambes, marqueur érogène

Ces presqu’adolescentes appartiennent à ce que les chercheurs qualifient de « tweenagers » : des enfants entre 10 et 14 ans, qui semblent ne plus être des enfants mais ne pas être encore des adolescents (teenagers) ; ils sont entre les deux (in between).

Le phénomène de la mode chez ces ‘tweenagers’ a intéressé une troisième chercheuse anglaise, Jane Pilcher. La mini-jupe encore une fois est au cœur de l’attention et de l’engouement des femmes en devenir. Pour Pilcher, l’une des explications est que la longueur de la jupe s’adapte à l’évolution des zones perçues comme érogènes par la société. Quand la jupe touchait le sol, la cheville découverte était sexy. Alors quand on s’habitue aux chevilles, il faut que la jupe remonte encore. Et ainsi de suite pour arriver au haut de la cuisse aujourd’hui.

Ainsi, la jupe remonterait sur la jambe des femmes afin d’attirer le regard des hommes, dit la chercheuse. « C’est la conséquence de l’intérêt sexuel des hommes pour le corps des femmes, et la crainte que ces derniers s’ennuient sexuellement. » D’où un problème lorsque cela s’applique à des jeunes filles.

Source : Flickr, Creative commons. 13 avril 2009, by Lif….

Crédits photo : Flickr/CC/Lif. 13 avril 2009

 

Alors on fait quoi ?

Les parents se sentent concernés et usent de stratégies pour gérer les envies de jupes courtes de leurs filles. D’après l’enquête de Pilcher, certains refusent de leur acheter mini jupes et t-shirt qui découvrent leur ventre lorsqu’elles sont trop jeunes. D’autres leurs en achètent, mais refusent que ces vêtements soient portés hors de la maison. D’autres encore critiquent le peu de choix que l’industrie des vêtements pour enfants leur laissent : ‘Il y a soit très girly, ce que je n’aime pas trop, soit grunge, ce que j’aime encore moins, donc ce qu’il reste sont des vêtements très provocants… Des mini-jupes courtes comme des ceintures’ se plaint une mère d’élève. Un casse-tête pour ces mères : la mode, elle, l’emporte.

Crédits dessin : Flickr/CC/MCAD Library

Crédits dessin : Flickr/CC/MCAD Library

 

Clémentine.

 

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