Tentative de portrait-robot d’un fumeur anglais

Suspect : fumeur moyen, comme on l’entend en France. Description : achat d’au moins un paquet par semaine, pauses clopes toutes les deux heures, aperçu plusieurs fois par jour, tout seul, dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, en train de galérer avec son briquet. Signe particulier : souvent en pleurs, les lendemains de soirées, après avoir réalisé qu’il a, la veille, descendu un paquet entier en quelques heures.

Je sais déjà que ça va être difficile. Je vis à Cambridge depuis 1 an et demi, dans un Collège d’environ 350 étudiants et je me rends compte qu’ici, des « fumeurs moyens » comme ça, on en a, en général, 2 ou 3 chaque année. Maximum 4. Bref, première nouvelle : le fumeur moyen est introuvable.

Source : http://0.media.collegehumor.cvcdn.com/53/77/0d1b27d23a93e31783eb6e15ccca99aa-what-your-drug-choice-says-about-you.jpg

« J’aime sortir et rester debout seul toutes les deux heures » ou comment les Anglais voient les fumeurs de tabac – Source : College Humor

 

Pour faire un portrait-robot, vu mes statistiques empiriques locales, ça commençait mal. Du coup, j’ai d’abord cherché à comprendre ce à quoi mon « criminel type » ne ressemblait pas. Et pour ce faire, rien de tel que la récolte d’anecdotes des étudiants du coin.

Le premier témoignage est un souvenir d’école. D’un garçon ayant reçu son éducation dans une de ces publics schools bien British, où pour la modique somme d’environ 30 000 pounds par an, les parents veulent, pour leurs enfants, une éducation irréprochable. Dans un environnement où tout est fait pour l’épanouissement des élèves, où ils font du sport, des concours de cuisine, des compétitions de ping-pong et partent à la mer avec leurs enseignants, tout le personnel de l’école se doit d’être de bon goût.

A onze ou douze ans, c’est dans ce cadre idyllique qu’un de mes amis entra un jour dans le bureau d’un professeur, et le vit jeter soudainement quelque chose par la fenêtre, virant à l’écarlate et l’air confus. C’est seulement quelques années plus tard qu’il réalisa que ce cher professeur devait être simplement en train de fumer une clope à sa fenêtre.

En quoi cette histoire est-elle choquante me diriez-vous ? En Angleterre un professeur peut être dans le pire des cas, (discrètement) licencié s’il est identifié comme fumeur, ou du moins ne progressera jamais très haut dans sa carrière. L’école ne voudrait pas prendre le risque de perdre la confiance des parents, qui auraient peur de l’influence délétère d’un fumeur avéré sur leurs progénitures.

Une autre anecdote m’est parvenue d’un élève de mon Collège faisant son year abroad en France. Il travaillait dans une entreprise de consulting sur les Champs-Elysées. Déjà prendre une heure pour le déjeuner lui paraissait limite; mais toléré, culture gauloise oblige. En revanche, les pauses de dix minutes toutes les deux ou trois heures lui paraissaient gênantes. Il ne comprenait pas que les employés n’aient pas honte face à leurs supérieurs de s’absenter aussi régulièrement de leur travail, et pour une raison aussi illégitime et moralement répréhensible qu’est « fumer une cigarette ». Lui me raconte qu’il aurait eu peur de passer pour quelqu’un qui n’est pas dédié à son travail, qui n’a pas d’ambition, qui ne va pas bien… En Angleterre, il lui parait impossible de monter dans la hiérarchie salariale, et un jour être cadre et manager des gens, avec une caractéristique aussi douteuse que celle d’être fumeur.

Revenons ainsi à mon portrait-robot. Pour l’instant, je sais donc que notre homme ne sera sûrement pas issu de la haute classe moyenne anglaise, en tous cas, tant qu’il s’attachera à ses clopes. Les statistiques en attestent : 13% des gens fument dans les classes managériales contre plus de 30% chez les travailleurs manuels. En 2013, seulement 16% des femmes anglaises fumaient contre 21 % des hommes. S’il faut rajouter un âge, la majorité des hommes fumeurs ont entre 25 et 35 ans. Ce qui nous confirme que notre prof d’un lycée huppé britannique n’avait aucune légitimité à fumer sa clope à sa fenêtre ce jour-là. « Pas lui quand même ».

Source : The Mirror – 02/03/2013 - http://www.mirror.co.uk/news/uk-news/doctors-allowed-prescribe-electronic-cigarettes-1739542

« Keep calm and drink coffee » – Source : The Mirror – 02/03/2013

 

Le seul moment où on peut apercevoir les traits énigmatiques et vaporeux de ce portrait-robot, c’est en soirée. Et là, bizarrement, presque tout le monde partage des clopes. D’où l’existence des paquets de 10 cigarettes, inconnus en France, mais présents dans tout bureau de tabac britannique pour ceux qui ne s’imaginent pas fumer plus de 10 clopes.

La cigarette est donc autant présente en soirée qu’elle est absente des codes sociaux en vigueur pendant la journée. Au même titre que personne ne penserait à prendre des shots de vodka, à s’habiller comme pour aller en boite, ou à porter des talons de 12 centimètres pendant la journée, personne non plus ne penserait à fumer.

C’est peut-être pour ça que j’avais du mal à le dessiner, ce portrait-robot… Et au vu des statistiques, il paraitrait que j’aurais encore plus de mal à l’avenir. L’Angleterre connaît aujourd’hui sa plus basse proportion de fumeurs dans la population depuis le début de la collection de données dans les années 1940. Pour continuer dans cette voie, la majorité des médecins de la British Medical Association ont voté en faveur de l’interdiction de la vente de cigarettes à toute personne née après 2000, avec comme but une Angleterre sans tabac en 2035. Il semblerait que mon fumeur, en plus d’être un oiseau rare, soit en voie de disparition

Clémentine.

2 réflexions au sujet de « Tentative de portrait-robot d’un fumeur anglais »

  1. Bonsoir Clémentine,

    Ai trouvé votre article vraiment très intéressant !

    En 1967 je me trouvais à Londres pour effectuer un remplacement , j’étais moi-même fumeur à l’époque . Je ramenais pour ma conso perso , les cigarettes de France.
    A Londres le prix d’un paquet de 20 cigarettes était terriblement cher , le prix d’un paquet de 10 cigarettes vendu alors,correspondait au prix d’un paquet de 20 cigarettes vendu en France.
    A cette époque , on voyait des personnes fumer un peu de partout, j’avais une secrétaire anglaise qui fumait comme tant d’autres , la seule retenue existante était le coût très élevé du paquet qui obligeait de restreindre la consommation , la même chose pour certains alcools mais à décharge , les anglais payaient les produits de premières nécessités beaucoup moins chers qu’en France , ce qui était plus intéressant et plus avantageux pour l’ensemble de la population, en fait c’était un choix économique,après tout ,tabac et alcool on peut s’en passer !
    Bonne continuation…
    Louis

  2. Bonsoir Louis. Merci pour votre commentaire, que je trouve très intéressant. Je suis d’accord avec vous que la question du choix économique est très importante: on insiste souvent sur l’addiction à la nicotine ou sur l’image sociale que les fumeurs dégagent comme explications du nombre de fumeurs, mais il est vrai que le coût est un facteur décisif pour de nombreuses personnes. En Angleterre, un paquet de 20 cigarettes coutait en moyenne 1.65 livres en 1990 contre 8.23 livres en 2014, et la consommation de cigarettes durant cette période a elle chuté…
    Merci d’avoir partagé votre expérience !

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