ANGOLA – Vivre à Luanda du côté de la Force

« L’union fait la force » – « Virtius Unita Fortior » est la devise nationale de l’Angola. Elle fait sourire plus d’un de mes collègues : « Les angolais, unis? Plus égocentriques tu meurs ! » ou encore « ils n’ont aucune considération pour les autres, et c’est d’ailleurs comme ça que j’analyse leur conduite périlleuse sur la route ». J’ai moi-même eu l’occasion d’expérimenter cette espèce de « chacun pour soi, Dieu pour tous » à l’angolaise le jour où j’ai eu le malheur de tomber dans la rue, mes sandales n’assumant plus les trottoirs déformés et criblés de trous. C’est simple, personne ne m’a aidée à me relever, ni même ne m’a demandé si j’étais blessée, alors même que j’étais tombée au pied d’un garde devant une maison. Deux femmes m’ont presque enjambée.

  • Une « union » nécessaire après la guerre civile

Il faut l’avouer le peuple angolais n’a jamais été uni. L’Angola postcolonial se caractérise par une guerre civile de 27 ans, opposant les différents mouvements indépendantistes : le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola (MPLA), l’Union Nationale pour la Libération Totale de l’Angola (UNITA) et le Front National de Libération de l’Angola (FNLA).  Nés durant la guerre coloniale, ils s’engagèrent dans une lutte sans merci pour conquérir le pouvoir une fois l’indépendance acquise, ils ont scindé la population qui, obligée pour sa survie de soutenir un des mouvements, fut souvent contrainte de prendre les  armes à ses côtés. Vivre à Luanda du côté de la Force, c’était alors vivre à Luanda du côté des plus forts.

C’est le MPLA qui sortira vainqueur de cette bataille en obtenant notamment le désarmement de l’UNITA, suite à l’assassinat de son leader, Jonas Savimbi. Malgré le processus d’annihilation de l’ennemi lancé par le MPLA, le parti parvient à cristalliser de nombreux soutiens populaires grâce à son premier leader, Agostinho Neto. Un jour férié lui est d’ailleurs  consacré : le 17 septembre «  Jour du Fondateur de la nation et du Héros National ». Malgré la force des oppositions idéologiques et l’inexistence de l’opposition dans le débat public aujourd’hui, les Angolais sont tout de même parvenus à  former une sorte d’union sacrée dont l’objectif est de maintenir la paix. Par là, comprenez que dans l’esprit de la majorité des angolais, l’équation opposition politiques = troubles est vérifiée. On célèbre cette union chaque année le 4 avril, lors du « Jour de la Paix et de la Réconciliation Nationale ». Ces célébrations sont à la fois le stigmate d’un peuple déchiré mais témoignent d’une forte volonté d’union nationale.

Agostinho Neto à gauche, photo prise sur le site du MPLA. A droite, le logo du MPLA.

  • L’or noir, une force qui divise

Mais cette volonté se heurte à une autre force en Angola : le pétrole. Et, malheureusement, celle-ci est loin d’être unificatrice.

Deuxième producteur de pétrole d’Afrique après le Nigéria et devant l’Algérie, l’Angola est l’un des pays africains les mieux lotis en terme de ressources naturelles.  A la sortie de la guerre, en 2002, le pays a connu, la croissance la plus importante d’Afrique  (passant d’un revenu par habitant de 620 USD par an à 5 314 USD) *, ce qui lui a permis de se relever. Mais les chiffres en disent long : 80% de la population vit avec moins de deux dollars par jours quand en revanche, dans cette même population, on trouve la seule femme milliardaire d’Afrique. Résultat, à Luanda, les extrêmes cohabitent : il y a ceux qui vivent du côté de la force pétrolière et les autres.

Vivre à Luanda du côté de la Force, c’est pouvoir sortir le soir du réveillon et débourser au moins 30 000 kwanzas (300USD) pour avoir accès à une soirée.  Ce soir-là j’ai malheureusement  du me résoudre à sombrer du côté obscur, étant donné que le prix de la soirée représentait un peu plus de la moitié de ma gratification mensuelle de stagiaire…
Vivre à Luanda du côté de la Force, c’est aussi pouvoir se loger dans un building tout juste sorti de terre pour la bagatelle de 7 500 USD par mois (prix moyen pour un T3), y apprécier le confort de l’habitat moderne et la charmante vue sur les musseques (bidonvilles).
Vivre à Luanda du côté de la force, c’est également prendre rendez-vous chez son coiffeur à Lisbonne, effectuer l’aller-retour en un week-end (après tout une nuit d’avion pour aller chez le coiffeur, ça vaut le coup !) et en profiter pour faire un peu de shopping.

Les extrêmes cohabitent à Luanda. Crédits photos – Aminata.

Hier, la devise nationale ne reflétait pas la politique intérieure angolaise. Aujourd’hui, elle ne reflète pas non plus le climat socio-économique du pays. Même si le crédo politique du MPLA au pouvoir n’est autre que le slogan : « A crescer mais para distribiur melhor » – « Plus de croissance pour une meilleure redistribution » – il est à relativiser pour le moment car si la force de l’Angola ne cesse de grandir, l’union autour de celle-ci paraît toujours plus difficile à atteindre. Les inégalités sont vertigineuses et rien ne semble engagé pour amorcer  leurs réductions – du moins, de ce que j’arrive à en percevoir de mon point de vue «d’expatriée».

Mais lorsque je parviens à enlever mes œillères, je ne peux m’empêcher d’être admirative de ce pays pour tout le chemin parcouru en si peu de temps. Pour tous les espoirs qu’il suscite en moi, d’une Afrique qui sera capable dans un futur (plus ou moins proche) de doper l’économie mondiale. Après tout, cette devise représente peut être le ciment nécessaire pour souder une population longtemps tourmentée et prise en otage dans les divisions politiques internes… Elle représente surtout l’idéal poursuivi par une société en construction, alors, laissons-lui le temps et l’opportunité de s’en approcher quelque peu.

Aminata.

Une réflexion au sujet de « ANGOLA – Vivre à Luanda du côté de la Force »

  1. A noter : « L’union fait la force » est aussi la devise de la Belgique (la comparaison avec l’Angola serait intéressante, vu qu’on retrouve le même mot d’ordre dans deux pays où la population n’est pas vraiment homogène, mais pour des raisons différentes), la Bulgarie, Andorre, Haïti…

    Et sinon, petites précisions historiques :

    Le contexte de la guerre froide est super important :
    -Le MPLA est soutenu par Cuba et l’URSS.
    -L’UNITA est soutenue par les Etats-Unis et l’Afrique du Sud de l’Apartheid (entre autres).

    La « Force » n’est donc pas le produit du seul peuple angolais (les divisions non plus).

    En parlant de « Force » : l’Angola a vu l’un des plus grands coups de force des années 1970, à savoir l’intervention cubaine de 75. Très bourrin, très peu propre et très marquant pour la population.

    Bien à vous !

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