En Argentine, des journaux et des larmes

« Elle avait sept ans et était l’une des figures les plus chères de la force d’élite française, le RAID. » En Argentine aussi, Diesel, une chienne des policiers d’élite du RAID morte lors de l’assaut à Saint-Denis suite aux attentats de Paris de novembre dernier, a eu le droit à une vague d’empathie. Sauf que cette fois-ci, ce ne sont pas les internautes qui s’en émeuvent mais l’un des deux principaux journaux argentins, La Nación.

Un kiosque de journaux, Crédits photo : CrossWorlds/Louis Cailleau

Un kiosque de journaux à Cordoba en Argentine. Crédits photo : CrossWorlds/Louis Cailleau

 

« Ils ont vécu un vol de cauchemar »

C’est une des particularités du journalisme en Argentine : les journaux de référence, La Nación et El Clarin, ont en commun une propension au sensationnalisme. Ainsi El Clarin titre : « Ils ont vécu un vol de cauchemar et ils veulent les indemniser avec 60 euros seulement » à propos de passagers d’un vol de la compagnie nationale, Aerolinas Argentinas, qui ont vu leur avion obligé de faire demi-tour après un souci de moteur.

Les exemples se multiplient au rythme des faits divers. La Nación tient une rubrique « Sécurité » dans laquelle sont régulièrement publiés des articles aux titres inquiétants comme : « Une jeune fille de 19 ans dénonce avoir été droguée et violée dans une fête clandestine », un article qui relate exclusivement les propos de la sœur de la victime. Et à La Nación de publier : « Ariadna, la jeune fille qui résistait et qui a été violée est en mort cérébrale », un article qui tire les larmes du lecteur et fait appel à toute sa compassion. Certes, les faits divers ont leur importance, mais les journaux argentins ont la particularité de les traiter de façon presque quotidienne et à un niveau national.

Autre point commun de ces deux journaux. La Nación et El Clarin s’orientent majoritairement vers des thématiques nationales. Ainsi, même lorsqu’ils traitent de l’actualité française lors des attentats de Paris en novembre dernier, ils dressent un parallèle avec l’insécurité dans leur pays. Les Argentins qui se trouvent à Paris questionnent leur présence en France puisque le danger semble y rôder autant que dans leur pays d’origine : « Une des raisons pour lesquelles j’ai quitté l’Argentine était l’insécurité, la peur qu’on me tire dessus, et je viens à Paris, où cela peut se passer quand tu vas à un concert », témoigne Carolina Rosendom dans l’article de La Nación.

L’analyse ne se cantonne pas seulement aux journaux papiers. De nombreux programmes télévisés comme Intratables, un programme d’actualités diffusé sur America TV, usent de l’angoisse pour susciter l’intérêt d’un plus grand public. « La spectacularisation du politique ou politique du spectacle est désormais une réalité dans la présentation des informations en Argentine », explique Evelin Pineda, professeure d’un atelier sur les Médias de Masse et leur impact sur l’Education, à l’Université Catholique de Cordoba.

Evidemment, l’Argentine n’est pas le seul pays dont les médias usent et abusent du sensationnalisme pour faire du chiffre. A côté de ces articles dramatisés, on trouve tout de même des articles de fonds.

Lucratif et partisan

Un premier objectif est de faire du chiffre. « Tout est fait pour attirer le spectateur, dans une logique de grande concurrence médiatique », constate Evelin Pineda. « Ils répondent à des modèles de consommation qui « façonnent », comme le dit Minzi [NDLR: Viviana Minzi, experte en Communication], les goûts et les perceptions », c’est-à-dire que ce qui est consommé influe sur ce qui est produit et inversement.

Mais expliquer ce sensationnalisme à la seule logique du bénéfice serait réducteur. Selon Evelin Pineda, ce sensationnalisme est également orienté.

« Nous assistons actuellement à un changement fort des politiques étatiques [NDLR : Mauricio Macri a récemment été élu président argentin, rompant avec douze années de Kichnérisme], à partir desquelles les médias adoptent de positionnements différents. »

Non seulement les journaux sont partisans – El Clarin a longtemps soutenu le gouvernement Kirchneriste et revendique une identité plutôt progressiste alors que La Nación est plus conservateur -, mais en plus, leur façon de traiter les faits divers sans les analyser, sans en chercher ni les origines ni les conséquences crée un vide duquel peuvent s’emparer les différentes forces politiques. A partir des articles revendiquant des cas d’une extrême violence les médias ont pu faire du défi sécuritaire une thématique nationale durant les élections présidentielles. De la même façon, les violences faites aux femmes sont évoquées quotidiennement dans les journaux à travers ces mêmes faits divers, sans que les médias dénoncent pour autant le patriarcat en vigueur en Argentine.

Alicia Arsac et Marine Segura

 

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