Au fil des ondes, la grande histoire du petit écran japonais

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Des téléviseurs stars des années 70 à Erica, robot humanoïde à l’apparence extrêmement réaliste, qui présente les informations à l’écran : la télévision au Japon témoigne de l’évolution des stratégies économiques du pays pour rester compétitif. Son contenu sait aussi s’adapter aux nouveaux modes de plateforme, en misant par exemple sur Netflix pour diffuser les fameux anime japonais.

La fumée des cigarettes s’élève en volutes acres vers les lanternes rouges suspendues au plafond. Dehors, la pluie tombe à verse sur les rues de Tokyo, où les touristes pris au dépourvu essaient tant bien que mal de protéger leurs appareils photos tandis que les Japonais, imperturbables, déambulent sous leurs parapluies.

Dans un coin de la pièce, une vieille télévision diffuse un tournoi de sumo en sourdine : l’affrontement est impressionnant. Avant de s’élancer, les sumos doivent accomplir les rituels traditionnels. Ils ont purifié le cercle où se déroulera leur combat en le frappant de leurs pieds, puis en y jetant une poignée de sel. Attablés non loin de l’écran, un groupe d’hommes aux cheveux blancs acquiescent lorsque leur champion parvient à projeter hors du cercle son adversaire, qui s’écrase lourdement sur les spectateurs du premier rang.

Dans un bar d’Asakusa, une famille attend la fin de l’averse © CrossWorlds/ Benoît Olry

Dans un bar d’Asakusa, une famille attend la fin de l’averse © CrossWorlds/ Benoît Olry

Sumo et mante religieuse

Soudain, l’image s’immobilise. À l’écran, le sumo vainqueur a été remplacé par un homme déguisé en mante religieuse, juché sur des échasses, qui s’amuse à faire peur aux passants. Cigarette au bec, casquette rose vissée sur la tête, la tenancière de l’izakaya (bar japonais) a déjà reposé la télécommande pour accueillir de nouveaux clients découragés par l’averse. Malgré quelques grognements de dépit, les grands-pères retournent vite au silence, commentant cette fois-ci les péripéties de l’insecte humanoïde.

La scène peut paraître incongrue, mais elle ne choque pas au Japon, et surtout à Tokyo, où l’exubérance côtoie sans problème la tradition. Zapper sur les chaînes japonaises est donc la promesse d’un voyage exotique, où il n’y a qu’un bouton de télécommande pour séparer le sobre journal télévisé de la NHK (la plus vieille chaîne de télévision publique) d’une émission délirante aux couleurs criardes comme ame talk ou AKBingo, qui met en scène quelques-unes des 130 membres d’un groupe féminin de pop japonaise. Depuis les années 1960, les anime, ces fameux programmes d’animation made in Japan, jouissent également d’une popularité toujours plus importante sur les écrans nippons, avec un nombre record de 356 anime diffusés en 2016, calcule The Association of Japanese Animation, une association représentative du secteur.

Au contraire, la majorité des programmes japonais est longtemps restée relativement peu connue en Occident, à l’exception des productions du studio Ghibli ou des plus célèbres anime. L’arrivée du streaming, légal ou non, a donc grandement participé à leur diffusion à l’international. Netflix a par exemple lourdement investi dans les productions japonaises, diffusant des anime, des long-métrages ou même la télé-réalité Terrace House, dont les bonnes audiences dans le monde ont surpris jusqu’à ses producteurs.

L’enregistrement d’une émission pour enfants en compagnie de son principal protagoniste, le poussin jaune « sorajiro », devant les studios de la NTV à Tokyo. © CrossWorlds / Benoît Olry

L’enregistrement d’une émission pour enfants en compagnie de son principal protagoniste, le poussin jaune « sorajiro », devant les studios de la NTV à Tokyo. © CrossWorlds / Benoît Olry

Le symbole d’un passé glorieux  

Pour les plus âgés, le téléviseur reste surtout un symbole de la modernisation du pays et de son enrichissement rapide pendants les décennies 1970 et 1980. Avec l’arrivée de la diffusion par satellite, les postes de télévision deviennent alors le produit phare des entreprises d’électronique en plein essor comme Sony, Panasonic ou Toshiba. En dix ans, les exportations de téléviseurs sont portées au centuple, indique un institut de recherche affilié au ministère de l’économie japonais, ce qui suscite alors l’ire des Etats-Unis dont l’industrie électronique souffre durement de cet afflux bon marché. En 1985, le Premier ministre japonais Nakasone doit même demander à ses compatriotes de “faire un effort” pour acheter des biens étrangers, et ainsi apaiser les tensions avec ses partenaires commerciaux.

Au tournant des années 1990, la croissance est stoppée net par l’éclatement de la bulle de spéculation financière qui soutenait jusque-là l’économie. Malgré les efforts des géants nippons pour rester compétitifs, leur part de marché sur le secteur des téléviseurs LCD (liquid crystal display) passe de 100 à 5% entre 1995 et 2005, indique le Asia-Pacific Journal. Ils sont bientôt rattrapés par leurs concurrents sud-coréens ou chinois, comme Samsung ou Huawei, et peinent à s’imposer sur les nouveaux marchés des smartphones et des ordinateurs, qui se substituent progressivement aux téléviseurs. Alors que son économie reste paralysée par un fort taux de chômage et par le ralentissement démographique, le Japon assiste impuissant à l’envolée économique de ses voisins, au détriment de sa propre puissance commerciale.

L’intelligence artificielle, un nouvel espoir ?

Plus récemment, les taux de change favorables et de nouvelles politiques commerciales ont permis à certaines marques de rebondir, redorant ainsi le blason des entreprises japonaises à l’international. Cherchant à éviter la concurrence, Sony a fait le choix de la montée en gamme pour sa production de téléviseurs et a investi massivement dans l’intelligence artificielle, espérant ainsi trouver une place de leader sur le marché des objets intelligents.

Cette politique commerciale coïncide avec plusieurs objectifs politiques. Le premier : le projet “Société 5.0” présenté en 2016 par Shinzo Abe, le Premier ministre japonais, qui prévoit l’élargissement de l’utilisation de la robotique et de l’intelligence artificielle à toutes les sphères de la société. Pour ce faire, le montant des budgets alloués à la recherche dans ces domaines a bondi de 30% entre 2017 et 2018 selon le gouvernement, et devrait continuer à augmenter pour 2019. L’exécutif considère qu’atteindre ce « nouveau stade » du développement humain permettrait de répondre à différentes problématiques économiques et sociales qui touchent le Japon, comme le déclin démographique, l’abandon du nucléaire, ou encore la détérioration des infrastructures publiques.

L’androïde Erica est probablement l’une des meilleures incarnations de ce nouveau stade de développement humain. Présentée au public en 2015, Erica est née d’un effort commun entre les laboratoires de robotique d’Hiroshi Ishiguro dans les universités d’Osaka et de Kyoto, qui bénéficient des nouveaux crédits de recherches dédiés à la robotique, et de l’entreprise ATR. Doté d’un système d’intelligence linguistique, le robot est capable d’adapter ses réponses en fonction du ton et de l’humeur de son interlocuteur, ou même de simuler un entretien d’embauche. Il y a un an, son créateur Hiroshi Ishiguro avait même déclaré au Wall Street Journal qu’il espérait qu’Erica développerait à terme une “conscience indépendante” et qu’elle pourrait bientôt  présenter son propre journal télévisé.

Le robot humanoïde japonais Erica réalisant un entretien d’embauche lors du congrès Iros 2018 à Madrid en Espagne. © CrossWorlds / Clara Wright

Le robot humanoïde japonais Erica réalisant un entretien d’embauche lors du congrès Iros 2018 à Madrid en Espagne. © CrossWorlds / Clara Wright

Cool Japan ou la mise en scène d’un paradoxe

Si le projet d’une société basée sur l’intelligence artificielle peut paraître contradictoire avec le discours par ailleurs plutôt conservateur de Shinzo Abe, il faut comprendre que ces innovations servent au soft power japonais. C’est même l’objectif de la stratégie Cool Japan, dont est chargé le ministre Takuya Hirai, qui vise à promouvoir le nihonjinron, « l’exception japonaise » à l’étranger. L’idée est d’afficher une image moderne, tout en insistant sur la préservation de la culture et des traditions nippones. Le gouvernement espère ainsi accroître non seulement le pouvoir économique, mais aussi l’influence du Japon sur la scène internationale. En somme, une immense stratégie de communication qui passe, entre autres, par l’organisation d’évènements sportifs et culturels, comme les Japonismes 2018 en France, ou les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020.

Au-delà de ces évènements ponctuels, l’objectif est surtout de rendre la « marque japonaise » plus accessible sur les écrans occidentaux. Exception faite des productions du studio Ghibli ou des plus célèbres anime, la majorité des programmes japonais est longtemps restée relativement peu connue. L’arrivée du streaming, légal ou non, a grandement participé à leur découverte à l’international. Netflix a par exemple lourdement investi dans les productions japonaises, diffusant des anime, des long-métrages ou même la télé-réalité Terrace House, dont les bonnes audiences dans le monde ont surpris jusqu’à ses producteurs.

Un vrai choc des générations dans ce pays où les plus de 65 ans représentent 28% de la population. « Je n’y fais pas attention, et je ne regarde que ce qui m’intéresse et la météo, en cas de catastrophe naturelle », confie Hito-san, une septuagénaire accoudée au comptoir.

Benoît Orly

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