Au pays de l’eau douce, les toilettes finissent dans le fleuve

Depuis maintenant plus d’un an, Ottawa, la capitale du Canada, ne sait que faire de ce dossier venu tout droit de la ville de Montréal lui demandant l’autorisation de déverser l’équivalent de 8 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve qui contourne l’île, au nom de travaux nécessaires à réaliser sur une autoroute avoisinante.

Après des mois de débats politiques houleux, la capitale a tranché : ce sera oui. Du 18 au 25 octobre dernier, les autorités canadiennes ont donc considéré le fleuve du Saint Laurent comme leurs toilettes secondaires. Et certains habitants ont été aux premières loges de ce déversement.

Les surfeurs du fleuve

« Ce déversement nous a brimés dans notre vie et nos activités », raconte William Pichet, un surfeur régulier du fleuve. « J’allais surfer au moins quatre fois par semaine, mais avec le déversement, j’ai dû trouver d’autres occupations. »

Oui, vous avez bien lu. William surfe sur le fleuve du Saint Laurent. Ce n’est pas le seul. Ils sont quelques centaines , à l’imagination apparemment assez géniale et débordante pour avoir réussi à dompter les « vagues éternelles » présentes sur les abords du fleuve. En temps normal, ça ressemble à ça :

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Des surfeurs sur le fleuve Saint-Laurent à Montréal, au Canada. Crédits photo : CrossWorlds/Palmyre Serey

 

Pendant les déversements, ça ressemblait plutôt a ça :

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En apprenant la nouvelle, Justin Bulota, photographe et surfeur du fleuve, ne veut pas se contenter de trouver d’autres occupations. « J’ai demandé à mon ami s’il voulait faire une photo concept pour protester contre le déversement », explique-t-il. « Nous sommes donc allés acheter un masque à gaz dans le magasin du surplus de l’armée ainsi qu’une veste bio hazard et nous sommes allés surfer la vague. »

Les clientes du spa d’à côté

Dans la catégorie des personnes touchées auxquelles on ne s’attendait pas forcément, on trouve les deux copines qui viennent se plaindre de leur maris un mardi après-midi pendant que les enfants sont avec la nounou. Au grand dam de ces dernières, c’est le spa Bota-Bota qui s’est vu obligé de fermer ses portes pendant le déversement. Situé sur un ancien paquebot dans le Vieux Port de Montréal, celui-ci a eu le malheur de se retrouver tout droit sur la route des capotes flottantes.

La rumeur court alors : les bains dépendraient de l’eau du fleuve… « Certains clients ont appelé pour faire part de leurs doutes concernant la fermeture de notre établissement, d’autres ont préféré annuler leurs séances », confie la réceptionniste du spa. Mais en réalité, c’est le système géothermique de chauffage qui dépend de l’énergie de l’eau pour chauffer le spa. Système qu’ils ne voulaient pas prendre le risque d’abîmer avec une eau pleine de déchets.

64 espèces terrestres, 19 espèces marines

Mais au-delà de l’impact social, les risques concernant l’environnement sont au cœur des réflexions. William, le surfeur, s’inquiète. « Ce qui me révolte, c’est qu’en 2015 on arrive à ce résultat. On sait qu’un déversement comme celui-là a un impact sur l’écosystème, c’est évident. » Une inquiétude partagée par les 85 000 signatures d’une pétition contre le projet.

Et ce n’est pas la campagne de prévention entreprise auprès des habitants pour les inciter à surveiller leur consommation d’eau, à ne rien jeter dans les toilettes ou dans les égouts quelques jours seulement avant que le déversement ait lieu qui atténuera les conséquences négatives. « Ils auraient dû éduquer la population à faire attention à leurs habitudes bien avant le déversement », s’indigne William.

En tout, 64 espèces d’animaux terrestres, ainsi que 19 espèces d’animaux marins dépendent du fleuve pour survivre. Le ministre de l’environnement a donné son accord, ne voyant aucune autre solution au problème que rencontre la ville. C’est cet accord « par dépit » qui a soulevé les réactions de plusieurs experts et politiciens, jugeant le gouvernement irresponsable. Sur la route des eaux usées, la ville de Trois Rivières s’inquiète de voir arriver des déchets sur ses berges et sa faune. Pour Alexandre, étudiant montréalais de 22 ans, c’est une déception : “Même notre nouvelle ministre de l’environnement n’a pas cru bon de s’indigner, parce qu’elle aussi, son vrai combat, c’est de sauver de l’argent”.

Mais le maire de Montréal, Denis Coderre, se veut rassurant quant aux effets sur la biodiversité et l’écosystème. Pour lui, le déversement aura au final « peu d’impact » sur ces derniers. Globalement, le débit de l’eau du Saint Laurent serait assez rapide pour se nettoyer tout seul. Sauf que l’apparition récente d’algues sur les sols peu profonds à certains endroits pousse beaucoup à penser le contraire. Ces algues auraient des effets ralentissant sur ce système naturel, qui pourraient se révéler dramatiques dans le cadre d’un déversement comme celui qui a eu lieu.

Globalement, c’est l’image d’un Canada lisse, vert et regorgeant d’eau pure qui se retrouve ici abimée. Selon l’indice de performance environnementale, le Canada se place en deuxième position derrière la Suède quant à la qualité de ses eaux douces. Classement non négligeable quand on pense que le Canada détient 9% des réserves d’eau douce renouvelables de la planète. Mais Montréal est loin d’être un cas isolé. Toronto, Halifax, Victoria, et Winnipeg, toutes ces villes ont déjà eu recours à ce genre de « solution » quant à leur gestion des eaux usées… Et moi, je n’ai plus qu’une envie. Décrocher le téléphone du mur, composer le numéro d’urgence et gueuler. « Bon sang, mais tu viens quand Tonton Bové ?! »

Palmyre Serey

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