Au Pérou, qui vide la poubelle des toilettes ?

Les toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondante au Pérou.
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Toilettes d’une résidence à Lima, septembre 2017. © CrossWorlds

 

« No arrojar papel higiénico u otros al inodoro. »

Ne pas jeter le papier hygiénique ou autres dans les toilettes.

Première indication que le pays adresse à ses voyageurs. Toilettes publiques comme toilettes privées mettent en garde quant à la fragilité du système de canalisation péruvien.

La palette des réactions de touristes ou expats inavertis varie de l’aversion à l’indifférence. Quand l’un exprime bruyamment son dégoût, une autre, l’apprenant en s’asseyant sur le trône, rapporte en avoir été « sur le cul ». Tout de même, une troisième juge que ce n’est pas pour une histoire de toilettes qu’elle va se sentir dépaysée. Quoi qu’il en soit, tous devront vite désapprendre une habitude, et déposer le papier usé dans la corbeille prévue à cet effet. Si celle ci déborde, on espère qu’elle sera vidée bien vite. Mais, si ce n’est pas moi qui ai à le faire, qui vide la poubelle ?

Les employées de maison

Il pourrait bien s’agir de Maria (dont le prénom a été changé), travailleuse domestique, dont les mains gantées videront, nettoieront et désinfecteront la poubelle. Avertie d’histoires d’autres empleadas de casa (employées de maison), mais également de sa propre expérience, cette mesure d’hygiène qu’elle a adoptée est essentielle pour éviter des infections qui peuvent causer, entre autres, des boutons sur les mains et les bras.

L’émission médicale de RPP noticias, une des chaînes de radio les plus écoutées du Pérou, le préconise également. Maria écoute ainsi les informations sur son téléphone portable durant sa journée de travail, qu’elle entame aux alentours de neuf heures, après les deux heures de trajet qui la conduisent, du lundi au vendredi, de son quartier en périphérie à celui, cossu et central, dans lequel elle travaille.

Ces deux heures ne sont pas comptées dans sa journée de travail de sept à huit heures durant laquelle elle s’occupera de nettoyer une habitation partagée.

Ce rythme de travail est comparable à celui de beaucoup d’autres emplois, mais le statut juridique des Empleadoras de casa n’est pas celui du régime commun. Cette catégorie de travailleuses et travailleurs, aussi appelée Trabajador de Hogar ou de casa, est encadrée par la loi N° 27986, soit Ley de Trabajadores del Hogar y su Reglamento. Adoptée en 2003, elle a transformé une condition de domesticité en un régime codifié et reconnu. Pour autant, celui-ci ne consacre qu’une partie des droits accordés à la majorité des autres travailleurs.

Le contrat, qui est devenu obligatoire, peut être oral. Il en est ainsi de celui qu’ont passé Maria et la « Señora » (Madame), son employeuse. En matière de salaire, la loi précise que la rémunération est fixée « par accord libre des parties ». Rien n’impose de payer les Trabajadoras de casa au salaire minimum de 850 soles, soit entre 220 et 225 euros. Si le salaire moyen est plus élevé que ce dernier, économiser pour réaliser d’autres projets peut prendre des années.

Maria voudrait ouvrir un commerce. Travailler dans son propre quartier, et gagner en autonomie. Si son emploi lui plait, elle aimerait mieux exercer dans un domaine qui correspond à ce qu’elle a étudié ou à ce qu’elle aime faire : cuisiner. Maria a arrêté ses études un an avant la fin des trois années nécessaires à la diplomation. En partie par manque de moyens, en partie pour pouvoir élever et subvenir aux besoins de son fils qui allait naître.

Intersection de caractéristiques discriminantes

Les femmes  représentent  95,6 % de la profession, selon un document de travail de l’Office International du Travail (OIT), édité en 2013, sur le travail domestique rémunéré au Pérou. Travail assigné aux femmes dans le sein des foyers, c’est également à des femmes qu’il peut être délégué quant il s’agit de travail rémunéré.

Les mêmes personnes, majoritairement issues des classes populaires ou de milieux précaires, qui doivent nettoyer chaque jour les toilettes, désinfecter constamment les poubelles, sont aussi, en partie, celles d’une population discriminée pour son origineEugene Baek, cité dans le document de l’OIT, explique : 

« L’histoire du travail domestique au Pérou a derrière elle une histoire de colonisation, post-colonisation, et de discrimination avec trois dimensions clefs pour sa compréhension : la dimension de classe, celle d’ethnicité, et celle de genre. »

Ainsi, de nombreuses femmes migrantes, andines comme amazoniennes, s’installent dans les quartiers les plus périphériques de Lima et trouvent un emploi dans le secteur du travail domestique. Le racisme et le sexisme, qui peuvent avoir pour effet de limiter leurs perspectives d’avenir et auquel elles peuvent être confrontées dans le cadre de leur emploi, contribuent à invisibiliser leur travail… surtout lorsqu’on oublie de se demander qui videra la poubelle.

Lola Moinard

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