Cimetière à l’australienne, les racines du ciel.

Le cimetière de Melbourne est ce géant inconnu, une masse inerte au cœur de la ville qui ne se découvre que rarement au regard. Sobre, modeste, embarrassé, il semble garder un secret que même les « Melbourniens » n’ont pas la force de percer. Déjà, à travers le grillage ouvert sur la rue, un dédalle interminable de tombes affichent fièrement patronymes italiens, grecs, irlandais, anglais, allemands, hébraïques, chinois. Personne ici n’est australien.

C’est au détour d’une rue passagère que l’entrée de pierre brune aspire maintenant le vivant dans un voyage à travers l’histoire. L’histoire d’un pays de deux siècles que nous, Européens, aimons bien moquer. Une histoire courte qui fait souvent défaut au sentiment d’identité nationale, à la question de la mémoire, que nous, Européens, sacralisons tant. Mais qui sont ces morts que l’on ne pleure plus ? De quoi se souvient-on dans un pays qui n’a pas vécu ?

Il faut donc entamer ce voyage avec un regard neuf, celui qui pourrait comprendre que la terre de ce si grand continent ne possède pas ses morts. A travers la mer de tombes qui s’offre désormais aux yeux du visiteur, se distinguent petit à petit les grandes vagues migratoires qui ont fait l’Australie.


Crédits images et montage : CrossWorlds/Chloé Rochereuil.

 

La « White Australia », écho de l’Empire britannique

Au milieu du XIXème siècle, le pays se veut blanc et chrétien, en phase avec le modèle britannique dont il est encore un dominion. Les mines d’or à proximité de Melbourne attirent alors nombre d’Européens et de Chinois venus tenter leur chance au bout du monde. Le large carré confessionnel dédié à la « Church of England » témoigne bien de ce puissant héritage britannique qui posera les bases durables de l’identité australienne. Sous l’ombre des eucalyptus, les pierres tombales affichent des Adams, des Lewis ou des Stocks s’étant retirés de la vie à la fin du XIXème siècle. Ce sont eux, les pionniers australiens, les anciens du cimetière à la réputation de bagnards devenus modestes citoyens ou honorables personnages publiques. Aussi le tabou aborigène semble se prolonger jusque dans le cimetière où l’on ne retrouve que l’unique tombe de Derrimut, cet aborigène qui avait renseigné les colons sur une future attaque tribale.

L’immigration juive marque durablement la ville

Après la Seconde Guerre Mondiale, le pays s’ouvre aux populations « non blanches » européennes. Des milliers de Juifs d’Europe de l’Est débarquent alors sur ce nouveau continent pour fuir les persécutions de l’Ancien. Le visiteur vient justement de tourner la tête, des dizaines de tombes alignées recueillent sur le marbre froid des petits cailloux arbitrairement disposés. C’est le carré confessionnel juif, donc les inscriptions hébraïques s’étendent à perte de vue. A quelques mètres est érigé le seul monument du site, dédié à la mémoire de la Shoah.

Italiens et Grecs s’implantent durablement dans la ville

Dans l’allée principale, les tombes de marbre noir dessinent fièrement un chemin onduleux. Elles abritent sous de grosses croix fleuries des Rossi, Puiatti, Lombardi dont les lettres d’or indiquent lieux de naissance napolitains, romains ou encore bolognais. La vague migratoire italienne, dont les premiers représentants ont trouvé la mort à la fin des années 1970, est largement représentée. Dans la même lignée, les Grecs en masse font également honneur à la ville, « la deuxième plus grande cité grecque du monde ».

Une immigration asiatique entre passé et futur

Plus disséminées, les tombes chinoises vieilles de plus d’un siècle sont nombreuses. Les visages aiguisés en noir et blanc accrochent durablement le regard. A la fin des années 1970, le pays ouvre ses portes à l’Asie et encourage le multiculturalisme, notamment en recueillant les réfugiés d’Asie du Sud-Est. Ce sont eux les grands absents de l’enceinte, sûrement encore trop jeunes pour y mourir.

Voici donc deux siècles d’histoire résumés en quelques hectares dans lesquels résonnent : être australien, ce n’est pas naitre ici, c’est y mourir.

Chloé Rochereuil

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