La ville australienne qui ne voulait plus de ses toits du passé

Une succession de maisons de briques rouges, à deux étages, toutes identiques. Un escalier, d’un blanc faussement éclatant, menant à une terrasse sur le toit, coiffe chacune d’entre elles. En bas de la ruelle, sur son perron, Barney m’attend, sandales aux pieds. « L’entrée principale est de l’autre côté, mais en été, le soleil tape trop fort. Alors je verrouille tout », explique-t-il le sourire en coin.

Je découvre son chez-lui, qui avant cela était le chez-eux de ses parents. Soixante-six ans d’une vie passés ici, sur High Street. Tapi dans l’ombre pour y conserver un semblant de fraîcheur, le « 14 » est encore en bon état, bien qu’un peu austère. La moquette, d’un bleu grisâtre, recouvre le sol depuis maintenant 27 ans. Mais le gouvernement veut tirer un trait sur la maison de Barney, sur ces toits du passé.

Au 14 High Street, Barney ne lâchera pas. Crédits photo : CrossWorlds/Loïc RenaudierMur décrépi – 14, High Street à Millers Point, 10 Novembre 2015. Barney a passé 66 ans de sa vie sur High Street, et il ne compte pas en partir.  Crédits photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Millers Pointcommunauté du charbon 

Millers Point est l’un des tout premiers quartiers de Sydney, construit à fleur de baie. À partir des années 1850, son destin se lie, dans la poussière, à celui de l’industrie naissante. Le port, à proximité, devient le cœur maritime de l’Australie. Millers Point sert de toit à toute une classe de travailleurs. Très vite, une communauté se forge, dans la sueur et dans l’acier. « Mon père, qui travaillait au port, allait souvent aider des collègues pour entretenir leurs maisons », se rappelle Barney.

Horizon funeste Crédits photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier
 Horizon funeste – High Lane dans le quartier de Millers Point, 6 Novembre 2015, les maisons coiffées d’escaliers blancs. Crédits photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Et puis, les choses ont changé. Plus d’industrie, plus de charbon. Dans les années 70, le gouvernement de l’Etat de New South Wales (qui comprend Sydney) rachète une grosse partie du quartier, sale, poussiéreux et foudroyé par la peste du début du siècle. La machine est en marche pour redévelopper Millers Point, en un quartier populaire et diversifié. Les maisons d’ouvriers deviennent des logements sociaux, mais les noms sur les boîtes aux lettres restent les mêmes. À l’image de la famille de Stewart, autre habitant de Millers Point, basée ici depuis cinq générations. « Toute ma famille habite dans le quartier », précise le fils.

Kelli, quant à elle, a emménagé dans le quartier il y a quelques années seulement. Elle raconte avec ravissement la proximité entre les gens et la rapidité avec laquelle elle a été intégrée :

« Pouvoir parler à n’importe qui dans la rue, c’est une chose incroyable. De nos jours, c’est assez rare, mais ici, on est presque une grande famille ».

Une grande famille qui tire sa force dans le passé. Car ici, l’avenir, on en a peur.

L’expropriation forcée

19 mars 2014. Le gouvernement veut se séparer de ces logements sociaux. 293 toits. « Ils seront vendus en raison du coût élevé de maintenance. Rien que ces deux dernières années, 7 millions de dollars australiens [4,6 millions d’euros] ont été dépensés. Nous voulons utiliser cet argent pour construire d’autres logements sociaux », annonce le gouvernement dans un communiqué que me montre un membre de la communauté (et qui a disparu des archives en ligne). 465 locataires.

Pas une seule fois consultés. Une simple lettre, déposée dédaigneusement sous leur porte, les informant de leur expropriation.

« On a l’impression de ne pas avoir notre mot à dire, de ne pas compter », regrette Barney.

Le toit leur tombe sur la tête. Ils veulent comprendre. C’est difficile, face à un gouvernement qui fait la sourde oreille. Des quatre derniers ministres des Services de la Famille et de la Communauté – libéraux comme travaillistes –, seul le dernier, Brad Hazzard, a accepté de rencontrer les membres de la communauté.

Entre sauvegarde du patrimoine et gentrification

Sous couvert de sauvegarde du patrimoine architectural, le gouvernement souhaite revendre une partie de l’histoire de Sydney, en kit, à des investisseurs « mieux équipés pour préserver l’histoire unique de chaque bâtiment ». D’après le Sydney Morning Herald, les autorités espèrent retirer plus de 500 millions de dollars [330 millions d’euros] de la vente de ces propriétés. Un jour modestes toits pour les dockers, ces logements s’arrachent désormais pour des millions de dollars (le prix médian vient carrément de dépasser le million de dollars). Résultat : caisses renflouées, bâtiments restaurés, mais habitants triés sur le volet.

« On peut dire adieu à la diversités’inquiète Kelli. Bientôt, Sydney sera une ville exclusivement peuplée de riches ».

Petit à petit, les quartiers historiquement populaires, comme Ultimo, Surry Hills ou encore Red Fern, se voient menacés par des tours de verre de plus en plus hautes, symboles d’une gentrification plus que menaçante. Alex Greenwich, élu sans étiquette du New South Wales, ose même parler d’ « épuration sociale » [social cleansing]. Millers Point se vide en effet de ses habitants, de son âme.

Génération d'annuaires. Crédits Photo : CrossWorlds/LoïcGénération d’annuaires – Kent Street, Novembre 2015. Les maisons se vident de leurs habitants. Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

Mobilisation de la communauté : « Save Our Community »

Mais la communauté veut se battre. Depuis le Abraham Motel Hall, le centre communal, les habitants mènent la bataille de front pour « sauver [leur] communauté » [Save Our Community]. Une stratégie : ne pas bouger.

« Le gouvernement veut que je parte. Mais pour aller où ? demande Barney sur un ton très sérieux. Je n’ai jamais vécu ailleurs ».

Dans le bruit des pales du ventilateur, qui couvre leurs voix, ils débriefent les négociations avec le gouvernement. Ils connaissent tous les chiffres, toutes les dates, tous les enjeux. Leur objectif est de rallier l’opinion publique à leur cause.

« L’année dernière, on a organisé une visite du Sirius. On fait aussi des expositions, précise Barney. Petit à petit, les gens comprennent »Partout sur les façades, des banderoles « No Surrender » ou « Save our Community ». Il y a aussi ces portraits des habitants du quartier, que John s’est appliqué à placarder. 

Le centre communal de Millers Point sous le regard menaçant des gratte-ciels Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Big Tower is watching you – Argyle Street à Millers Point, 6 Novembre 2015, Le centre communal de Millers Point sous le regard menaçant des gratte-ciels.
Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

Résignation à l’horizon

En face, le gouvernement se veut insistant auprès des locataires réticents, racontent-ils. L’insalubrité croissante des habitations joue aussi en sa faveur. 

« Sans aucune maintenance, les maisons décrépissent. L’année dernière, un des escaliers blanc s’est même effondré, raconte Barney avec effroi »

Au Splendid Cafe, une femme, frêle et hésitante, s’est résignée à déménager. « Les logements de substitution sont bien plus confortables, confie-t-elle, la mine honteuse. En fin de compte, je gagne au change ». Insidieusement, les pancartes « Save Our Community » sont troquées pour des panneaux de permis de restauration.

La bataille semble vaine, déséquilibrée : 70% des locataires ont plus de soixante printemps. Ils perdent espoir, certains tombent malades, d’autres en viennent au suicide. « Le gouvernement ne comprend pas l’importance de la communauté locale pour cette génération », s’insurge Kelli face à l’entêtement du gouvernement.

L’emblématique Sirius, empilement brutal de blocs de béton. Alors construit pour reloger un quartier adjacent, il est en passe d’être détruit à son tour. Signe de l’ironie de la situation qui s’apparente à une boucle sans fin Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

L’emblématique Sirius, empilement brutal de blocs de béton. Alors construit pour reloger un quartier adjacent, il est en passe d’être détruit à son tour. Signe de l’ironie de la situation qui s’apparente à une boucle sans fin. Cumberland Street, 10 Novembre 2015. Crédits Photo : CrossWorlds/Loïc Renaudier

 

Les jeunes générations, elles, constatent l’abandon de leurs aïeux par l’Etat. D’abord, elles ne comprennent pas. Et puis, elles s’y habituent. Kelli perçoit bien que ses filles prennent leurs distances vis-à-vis des personnes âgées. « Comment apprendre le respect, l’entraide à nos enfants si le gouvernement lui-même rejette ces valeurs ? » 

Elles constatent l’abandon de toute une communauté, pourtant inscrite au patrimoine culturel immatériel national depuis 2003. C’est l’unique exemple en Australie. Au point de vouloir abandonner le nom de Millers Point pour celui de Barangaroo, quartier adjacent en pleine réhabilitation. Comme pour repartir à zéro.

Loïc Renaudier.

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