MURS — Aux Etats-Unis, Trump a juste su tendre l’oreille vers le sud

Si je vous dis « mur », puis Etats-Unis, vous pensez à quoi ?

Moi aussi.

En quelques mois, Donald Trump a réussi à s’accaparer le sens même d’un mot. Aux Etats-Unis, tout le monde a désormais son avis sur « le mur ». Il énerve, agace, ennuie, attriste, surprend, enthousiasme, mais surtout, il interroge. L’histoire de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis a-t-elle toujours été aussi conflictuelle ? N’y a-t-il déjà pas un « mur » à la frontière ? Et puis, d’où vient cette idée de mur ?

Une immigration d’abord nécessaire aux Etats-Unis

La frontière la plus traversée du monde n’a pas toujours été l’objet de propositions opportunistes et populistes. Elle a même été vue d’un bon oeil durant la majeure partie de son histoire.

Ce n’est qu’en 1853 que la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis est définitivement dessinée. A cette période, il n’y a aucune restriction de mouvement de la population de part et d’autre de cette limite. L’immigration mexicaine est en effet perçue positivement car elle représente une manne importante de travailleurs bon marché pour une industrie américaine en plein essor durant la Première Guerre Mondiale et l’entre-deux-guerres. Même la montée de sentiments xénophobes à la suite de la Grande Dépression n’aura pas raison de cette liberté de mouvement.

C’est à la fin des années 30 que le besoin de restreindre le passage – entre l’Arizona au Nord et l’Etat mexicain de Sonora précisément – se fait sentir. Il ne vient cependant pas de sentiments anti-immigration mais de questions environnementales. La première construction de barrières n’était donc pas destinée aux hommes… mais aux animaux. Le but ? Empêcher le bétail mexicain de franchir la frontière et de répandre des maladies dans l’Organ Pipe Cactus National Monument, devenu Parc National en 1937.

Guerre contre la drogue et contrôle aux frontières

A la fin des années 60, l’immigration mexicaine commence à être pointée du doigt, notamment dans le cadre de la « War on Drugs ». En 1969, Richard Nixon, Président des Etats-Unis, lance l’opération « Intercept » qui prévoit des inspections le long de la frontière – et qui sera perçue comme une trahison par le Mexique. A partir de là, la présence militaire frontalière s’intensifie, tout comme l’érection de barrières. 1994 marque un autre tournant dans l’histoire de la frontière. La mise en application de l’ALENA (l’Accord de Libre Échange Nord-Américain qui crée une zone de libre-échange entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique) provoque une augmentation importante des flux migratoires venus du Mexique. La barrière frontalière s’agrandit alors et les régulations qui l’accompagnent s’intensifient.

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Frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. A droite, Tijuana, à gauche, San Diego, deux villes séparées par une mince barrière de barbelés. 12 mars 2007. Crédits photo : Sgt. 1st Class Gordon Hyde.


Le 11 septembre, point de non-retour pour l’immigration mexicaine


Le Secure Fence Act, voté en 2006 sous le gouvernement Bush, prévoit l’installation de 700 miles (soit 1 100 kilomètres) de barrières le long de la frontière. Cette décision est alors légitimée par un discours de défense des frontières face à un nombre d’immigrants clandestins croissant et à une menace terroriste qui semble n’avoir jamais été aussi forte dans le pays de l’Oncle Sam depuis les attentats du 11 septembre.

Le 10 mai 2011, le Président Barack Obama annonce que la construction de la barrière est achevée . En réalité, seule une des deux couches de barrière a été construite – ou presque, deux couches étant présentes sur 58 kilomètres seulement -, faute de moyens. Les coûts de construction n’ont en effet cessé d’augmenter. Le budget initial était de 2 milliards de dollars. Le gouvernement en a dépensé 2,4 pour ne construire que le tiers de ce qui était initialement prévu – l’absence d’une deuxième couche et les réalités du terrain ayant modifié les plans. Le coût total pourrait donc facilement dépasser les 7 milliards.

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Construction de la barrière entre les Etats-Unis et le Mexique par des soldats américains à San Luis, Arizona, un des rares endroits possédant deux couches de barrières.  Crédits photo : US Department of Defense, public domain.

 

“I’m going to build a wall and make Mexico pay for it!”

Même après maintes controverses et polémiques, le milliardaire à la mèche rebelle n’en démord pas : s’il est élu, Donald Trump fera construire un mur et ce sera au Mexique de payer. Il s’agit d’une mesure totalement différente de celle prise en 2006. Nous parlons ici d’un mur physique tout au long de la frontière sud ou presque. Actuellement, les barrières érigées couvrent certaines  portions de la frontière et prennent par endroit la forme de barrières anti-véhicules – davantage poreuses aux traversées humaines – ou même virtuelles en Arizona – avec l’utilisation de drones, caméras et détecteurs de mouvement.

Présenté comme la réponse logique au danger représenté par l’immigration venant du sud, ce mur est une première en ce qu’il représente « la traduction d’une colère vague en une proposition politique réelle », d’après Jeremy D. Mayer, professeur et chercheur à George Mason University. Pourtant, les flux d’immigration en provenance du Mexique sont au plus bas depuis 1971.

 

Le mur de Trump existe aussi en Europe

« Je pense qu’il y a un problème mondial aux frontières les pays riches au nord et les pays en développement au sud », analyse le professeur Mayer. En effet, les discours populistes anti-immigration gagnent également du terrain en Europe. Donc, « non, les Américains n’ont pas plus peur que les autres » clarifie Richard Benedetto, ancien journaliste accrédité à la Maison Blanche. C’est aussi l’avis de Daniel Tichenor, professeur d’Histoire à l’université d’Oregon, qui compare les élections américaines au récent Brexit : « Un populisme anti-immigrants a préoccupé autant la politique britannique qu’américaine cette année, nourri par des hommes politiques opportunistes et des ouvriers précaires ».

Migrant mur USA Mexique

Migrant essayant de franchir la frontière entre San Diego et Tijuana. Les croix représentent les personnes ayant perdu la vie en essayant de traverser. Crédits photo : Tomas Castelazo


Des électeurs rassurés par celui qui parle le plus fort

Jusque-là, les chercheurs semblent plutôt d’accord. Cependant, ils s’opposent sur la question de l’isolationnisme – attitude d’un pays voulant s’isoler des autres pays et rester à l’écart des affaires internationales. Pour Jeremy D. Mayer, il s’agit « définitivement d’une vague croissante d’isolationnisme que l’on retrouve tant du côté républicain que du côté démocrate, et qui trouve notamment ses sources dans les conflits actuels. »

Mark Rozell, doyen de l’Ecole de Gouvernement à George Mason University, lui, n’est pas du même avis. « Je ne dirais pas que l’on entre une nouvelle ère isolationniste. Mais il est vrai que les voix de ceux qui pensent qu’il y a une solution ferme et définitive aux problèmes se sont vues amplifiées durant ces élections. »

Richard Benedetto va même plus loin. Pour lui, il s’agit d’un sentiment de lassitude des électeurs. « La faible application des lois pousse beaucoup de citoyens américains à voter pour celui qui prendra la position la plus dure. Cela n’a que très peu de choses à voir avec de l’intolérance, comme beaucoup de médias voudraient nous le faire croire », tient-il à souligner. Pour lui, c’est l’immigration illégale qui pose problème. Les électeurs la considèrent dangereuse en terme d’emploi et de sécurité.

Pour Daniel Tichenor, la proposition du candidat républicain séduit de nombreux électeurs blancs inquiets de leur situation économique car elle « exploite leur manque d’information et d’expérience avec les immigrants ». « Il y avait une ouverture que Donald Trump a exploitée cette année », conclut Mark Rozell.

Un mur “contraire à l’héritage” des Etats-Unis

Pourtant, il y a une totale contradiction entre l’adhésion que remporte une telle mesure et l’Histoire américaine. « C’est une nation d’immigrants qui a longtemps accueilli un grand nombre de personnes venues de l’étranger. La symbolique d’un mur le long de la frontière est contraire à l’héritage de notre nation », résume Dr. Rozell. Il ajoute qu’il y a « toujours eu un certain degré de nativisme [mouvement politique se caractérisant par le refus de la plus récente vague d’immigration dans un pays peuplé d’immigrants] parmi la population, qui se trouve occasionnellement amplifié à la suite d’événements dont tirent profit des personnalités opportunistes ». Face aux peurs d’un électorat qui s’estime au pied du mur, le milliardaire a su tendre l’oreille.

Victoria David

 

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