Avec le confinement, le JT de 20 heures devient rituel, même pour les jeunes

Un silence sacré dans le salon familial, traditionnellement si agité. Il est 20 heures. La famille attend ses uniques invité·es du jour : Anne Sophie Lapix, ou Gilles Bouleau, c’est selon. Alors que leur déclin est continu depuis plusieurs années, les journaux télévisés enregistrent des records d’audience pendant le confinement, et en particulier auprès d’un jeune public. Gare toutefois à ne pas confondre indice d’audience et de confiance.

La télé, c'est elle qui me surveille, ou moi qui la regarde ? © CrossWorlds / Cyndi Portella

Fenêtre sur l’extérieur et source d’information à 20heures : la télévision fait son retour dans les habitudes des Français pendant le confinement dû à la pandémie de coronavirus. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Les yeux sont rivés religieusement vers le petit écran. Clair-obscur sur le plateau alors que la journaliste est seule sous les projecteurs encore éteints et avant que n’apparaisse derrière elle une captation de Paris sur un écran géant. Puis vient la musique haletante et le logo rouge vif de France 2. « Bonsoir, on se retrouve pour une nouvelle édition spéciale du 20 heures, consacrée à l’épidémie de coronavirus. » Une semaine à peine après le début du confinement, l’introduction du journal télévisé d’Anne-Sophie Lapix sonne déjà comme une comptine rituelle.

Elle l’est devenue pour Salomé, 22 ans, étudiante en médecine à Rennes. « Je n’ai pas de télévision chez moi donc, avant, je ne regardais jamais le JT. Là où je suis confinée, il y en a une donc je regarde tous les jours », nous raconte-t-elle.

Chez elle, le petit écran s’invite depuis plusieurs semaines aux repas du midi et du soir : « Je trouve intéressant de voir les stratégies des autres pays face au virus. Et ça fait un sujet de conversation car au bout d’un mois à deux sans rien faire ni voir personne, les sujets se tarissent quand même ». Comme cette nouvelle adepte des journaux télévisés, bon nombre de jeunes adoptent de nouvelles pratiques médiatiques depuis le début du confinement. 

Dans son rapport du 14 avril dernier, Médiamétrie relève une augmentation du temps passé devant la télévision pour les 15-24 ans. La société de mesure de l’audimat indique de plus que « la part des JT regardée à la télévision passe de 10% en 2019 à 15% sur les quatre premières semaines de confinement en 2020, alors qu’ils représentent un peu moins de 2% de l’offre globale de programmes ».

Rien à voir avec le constat du lent mais certain déclin des audiences des JT de France 2 et TF1, malgré leurs tentatives pour attirer des audiences plus jeunes, comme l’expliquait Le Parisien il y a près d’un an, infographie à l’appui. Entre 2007 et 2019, le 20 heures de TF1 est passé d’une moyenne de 8,6 millions à 5,6 millions de téléspectateurs·rices par soir. 

Discuter de l’information ensemble

Avant le confinement, les JT souffraient d’une image de « dinosaures de l’univers médiatique », nous explique Olivier Baisnée, sociologue du journalisme et de la communication. « Ce sont des dispositifs lourds, à horaires fixes, dans un contexte où tout le monde peut s’informer quand il le souhaite et n’est pas tenu d’attendre 20 heures. »

D’où « la tendance dans les 15 dernières années est à des modes de consommation beaucoup plus individualisés, sur smartphones ou tablettes ». Mais en plein confinement, ce rendez-vous de vingt heures offre la possibilité d’une expérience « collective » de l’information, avec tout un foyer réuni autour du même écran.

« Et dans le contexte actuel, le fait de pouvoir discuter des informations qu’on reçoit en commun est important », notamment pour confirmer sa « compréhension » de l’information, ajoute le sociologue.

Bien que plus habituée au fil d’actualité Twitter qu’au JT du 20 heures, Célia, étudiante en communication de 22 ans, se plie à ce nouveau rituel depuis le début du confinement.

« Avec mes parents, on a pas du tout le même rapport à la pandémie. Mon père veut relativiser, ma mère a tendance à faire l’inverse et ça suscite des débats. Moi, je suis étudiante, je ne travaille pas, je n’ai pas conscience des mêmes choses. Donc je les questionne un peu », nous raconte la jeune femme, confinée en famille à Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines.

Mais lundi 16 mars 2020, à 20 heures, pas un mot n’a fusé chez Célia et ses parents, lors de l’allocution présidentielle annonçant l’instauration historique du confinement en France dès le lendemain.

« Cette allocution-là m’a marquée. Je suis rentrée chez moi, on était tous les trois devant la télé et on ne parlait pas. Il y avait un petit côté religieux. »

La famille de Célia n’est pas la seule à s’être réunie autour de la télévision le 16 mars dernier : les 20 heures de TF1 et France 2 ont réuni respectivement 11,5 et 8,35 millions de téléspectateurs·trices. Alors que leur popularité s’érode au fil des ans, la situation de confinement semble marquer le retour en force des JT dans les habitudes des Français·es.

Un JT avec des « effets immédiats sur la vie des gens »

La dernière allocution présidentielle en date, celle du 13 avril, a été la plus regardée de l’Histoire, avec 36,7 millions de téléspectateurs·rices, à partir de 20h02. Pour les JT, records d’audience encore une fois : France 2 et TF1 sont respectivement regardés par 9,83 et 12,7 millions de personnes.

Les scores enregistrés par les JT français depuis le début du confinement sont surtout liés aux annonces officielles qui leur sont associées, nous explique Olivier Baisnée. « Les autorités sont largement calées sur les agendas des journaux télévisés, sur leurs deadlines. C’est lors du JT que le Premier ministre s’exprime par exemple. Or, il se trouve qu’actuellement, les informations gouvernementales ont des effets assez immédiats sur la vie quotidienne des gens, avec des restrictions fortes sur les libertés individuelles. »

« C’est au JT qu’on apprend quand on va pouvoir retourner travailler, emmener ses enfants à l’école », souligne le sociologue.

« Chez moi, on écoute les allocutions d’Emmanuel Macron et Édouard Philippe, mais pas tout le JT autour », nous confirme Mathilde, étudiante confinée chez ses parents en Provence. De même, Louise, 22 ans, confinée dans les Côtes-D’Armor, ne regarde le 20 heures qu’à l’occasion des allocutions présidentielles : « Je guette le moment où il va évoquer les examens de l’enseignement supérieur ».

Une confiance retrouvée ?

En temps de crise, la télévision « devient un média de référence sur la vérité de l’information », a estimé Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS, dans un entretien accordé au HuffPost début avril. « Même si d’une manière générale, [les Français·es] ne font pas confiance à la télévision, et bien en cas de crise ils font encore moins confiance aux réseaux sociaux et à Internet. » 

Comme Célia, qui a délaissé certains réseaux sociaux. « Avant j’étais plus adepte de Twitter. Maintenant, je consulte Twitter, mais j’ai l’impression qu’il y a plus de bêtises que d’informations, donc ça me sert moins à m’informer. »  

Toutefois, « l’audimat est un instrument très rudimentaire de mesure », nuance Olivier Baisnée.

« Ca veut juste dire qu’il y a une télé allumée dans la pièce mais ça ne veut pas dire que les gens ont confiance en ce qu’ils regardent ».

Pas sûr en ces termes que la renaissance des JT perdure après la crise liée au nouveau coronavirus.

Cécile Marchand-Ménard

Et le JT dans les autres pays confinés ? 

Bien que le 20 heures de TF1 soit un des plus regardés d’Europe, on ne peut pas parler d’exception française. Ainsi, le 15 mars dernier, le JT de la ARD, chaîne publique allemande, est regardé par 9,89 millions de téléspectateurs·rices. 
Outre Atlantique, dans un article daté du 23 mars, le journal argentin El Clarín souligne que les chaines du câble argentines enregistrent leurs meilleures part d’audience depuis 10 ans. Analia, doctorante à Buenos Aires, confirme regarder la télévision davantage qu’avant le confinement, en vigueur depuis le 20 mars. Elle se désole néanmoins : « On ne parle plus que du coronavirus à la télévision, en boucle ». 
C. M.

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