« Oh Bakou, dis moi qui est la ploubelle »

Pour parler de la poubelle en Azerbaïdjan, notre correspondante se glisse dans la peau d’un sac plastique. 

Je suis tout sale. Tout sale et j’attends que ma vie continue, qu’une nouvelle bourrasque de vent me décroche de la branche où mon anse s’est prise.

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Dans mon arbre, j’attends. Mars 2015, crédit photo Crossworlds/Margot Holvoet

 

Du haut de mon arbre le village est joli, je vois les petites maisonnettes en pierres de Lahic toutes bien réparées pour faire authentiques, pour faire plaisir aux touristes qui passent par ces montagnes du sud Caucase. Si j’étais sur une branche encore un peu plus haute, je crois que je verrais où j’ai passé la nuit au milieu d’autres comme moi, de canettes froides et de quelques petits papiers légers jetés en passant par les Monsieurs qui-voient-pas-pourquoi-ils-iraient-jusqu’à-la-poubelle-puisque-de-toutes-façons-tout-le-monde-jette-tout-par-terre.

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Lahic, le décor… Crédits photo : CrossWorlds/ Margot Holvoet

 

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…et l’envers; au détour d’une rue de Lahic. Crédits photo: CrossWorlds/ Margot Holvoet

 

Puis un chat m’a traîné sur quelques mètres et c’est là que j’ai été emporté d’un coup d’un seul, comme dans les grands huit qu’on voit aux fêtes foraines, comme si j’avais été sur la grande roue de Bakou qu’on ne voit jamais tourner . Avec le vent j’ai survolé la mer une fois, la Caspienne ! Enfin certains disent que c’est un lac… J’ai vu quelques plateformes off-shores et les larges tâches sombres du pétrole sur la surface. C’est le jour où j’ai quitté Bakou.

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Les chats de Lahic jouent avec les sacs en plastique. Crédits photo : CrossWorlds/ Margot Holvoet

 

Après il y a eu le désert et puis je me suis coincé dans un derrick dont le lent balancement m’a bercé quelques jours en même temps qu’il aspirait le pétrole des profondeurs. Le vent est revenu, et je me suis accroché à un train qui allait vers l’Ouest – j’ai pris le train en marche, comme on dirait. J’ai atteint Gobustan.

J’aurais bien aimé passer près des volcans de boue un peu plus loin. C’est un copain qui revenait d’un pique-nique qui m’en a parlé. Après, le pauvre, je crois qu’il a fini dans la nouvelle usine d’incinération des déchets de la CNIM, une boîte de Français. Ils produisent un peu d’électricité avec les 500 000 tonnes de déchets qu’ils brûlent. Mais l’usine, toute 3e plus grande usine européenne du genre qu’elle est, ne suffit pas pour les 1,5 millions de tonnes annuels produits par la seule Bakou.

Depuis quelques années on a un petit peu moins de libertés, nous autres les déchets, depuis qu’Aliyev, le président, a décidé à la mi-2000 d’améliorer le traitement des déchets dans la région de Bakou. Enfin, ils sont pas prêt de gagner, on est encore bien nombreux à courir les campagnes, à joncher les bas-côtés, à voler dans « la ville où souffle le vent » – c’est ça que ça veut dire en persan, « Bakou ».

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Bakou, la mer, les derricks. Et moi pas loin. Crédits photo: Crossworlds/Margot Holvoet

 

Autour de l’usine dont je parlais, avant c’était un immense champ d’ordures et de pétrole, maintenant à peu près nettoyé. Il y restent les derricks par centaines, dont le balancement fantomatique met mal à l’aise. Mais bon, moi je suis arrivé à Gobustan et là je me suis retrouvé sur une poubelle qui débordait dans le village. Là j’ai eu la peur de ma vie. Une grosse bête, mais grosse ! Bien plus que les chiens des rues de Bakou qu’on ne voit plus (la ville aurait été « nettoyée » des chiens pour être bien propre pour les Jeux Européens de juin). Le monstre m’a marché dessus, et je suis devenu tout sale. Elle a fourré son nez plat pour m’examiner de l’intérieur mais n’y a rien trouvé alors elle est repartie.

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La vache du Gobustan. Crédits photo: CrossWorlds/ Margot Holvoet

 

Avant ? Avant, c’était la grande vie. J’ai commencé dans le centre, la ville européenne – réplique de Saint-Germain des Près à Paris – dans un petit supermarché à côté du Mado, le café turc un peu cher. Là-bas dans mon supermarché j’étais avec plein d’amis et la famille, enroulé à attendre que l’aventure commence. Puis mon tour est arrivé, une main m’a saisi pour m’arracher à mes compagnons et une autre main m’a ouvert ; j’ai été rempli de cotons démaquillants turcs, de shampoing russe et d’un savon « le Petit Marseillais », quelques marques étrangères qui survivent encore en Azerbaïdjan. Un copain à côté a servi à envelopper de nombreux sachets de  fruits secs et les légumes. Un autre a accueilli les produits destinés au frigo : un gros pot de yaourt turc, de l’ « okrochka » en bouteille  et puis un sachet de « pelmenis » prêts à cuire. Mes copains et moi on a tous les trois été mis dans un sac plus grand pour rassembler le tout. Après ça, j’ai été jeté pour la première fois.

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Ma première poubelle, proche du centre de Bakou. Crédits photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Ça fait tout drôle, de se retrouver dans ces grandes poubelles en fer dans une arrière-cour. Des gars m’ont dit de pas m’en faire, qu’ici on était plutôt bien lotis par rapport à d’autres villes, du Nord ou de l’Est. L’un d’eux venait de Bichkek, au Kirghizistan  ! Là-bas, mêmes poubelles il a dit (apparemment les mêmes dans tout l’URSS), mais il était mieux ici, dans le centre on n’est quand même pas trop mal traités. Il en savait des choses, il a été dans la vieille ville une fois, le centre historique de Bakou ; j’aurais bien aimé y aller…

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Vue de la vieille ville, ses ruelles et ses odeurs de lessive… Crédits photo CrossWorlds/ Margot Holvoet

 

Là-bas, il y a le choix entre 3 poubelles !  Une pour les déchets alimentaires, une pour les papiers, une pour le plastique. C’est une expérimentation de la compagnie azéri créée en 2009 après le décret du Président pour l’amélioration du traitement des déchets  ; ils ont une usine de recyclage mais c’est pas eux qui gèrent la collecte , alors ça n’a pas empêché mon pote de finir ici, les 3 poubelles sont pas forcément triées… Puis minuit a sonné et le camion du ramassage est arrivé. Il nous a tous vidés dans sa gueule béante et là, le vent m’a attrapé.

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Le boulevard à Bakou, chaque jour nettoyé. Crédits photo: CrossWorlds/Pierre Devoize

 

J’ai filé le long des rues du centre, luisantes de propreté, de plus en plus belles depuis quelques années quand le gouvernement a décidé d’accueillir à Bakou de grands événements internationaux (l’eurovision en 2012, les jeux européens en 2015, les jeux islamiques en 2017… ). Dans le parc Malakan, comme pour les autres places et rues du centre, le sol est nettoyé, frotté une fois par semaine et l’eau des fontaines est même vidée et changée ! Et puis là ça devient encore plus impecc’, ils ont changé les bords des trottoirs pour y mettre du marbre… il faut que tout ait l’air niquel pour les Jeux européens. Quelques rues plus loin c’est fini, pas d’éclairage public, mais davantage de vie. Tout devrait devenir comme le centre dans les prochaines années. Enfin, si l’argent du pétrole continue de couler.

Margot.

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