Dans un taxi comme partout en Allemagne, « c’est la règle »

« Unmöglich ! » me hurle ce chauffeur de l’aéroport de Tegel, après que dans mon allemand le plus pointu j’eus formulé une requête pourtant acceptable : monter dans son taxi, me laisser conduire jusqu’à Stresemann Strasse, puis rémunérer ses services avec si possible un pourboire à la clé. Dépité, je me jette sur le suivant. Mevlüt (appelons le Mevlüt) sort de son Opel, m’arrache mes deux valises qu’il projette dans le coffre puis me pousse sur la banquette arrière en faisant rugir le moteur. Alors oui, on m’avait prévenu que les allemands étaient plutôt directs, mais bousculer un jouvenceau de la sorte tout de même, ça ne se fait pas. J’étais sur le point de bredouiller un reproche lorsque que Mevlüt m’annonce qu’il n’avait pas le droit de me prendre, et qu’il n’avait fui que pour éviter de se faire dénoncer par un collègue. Mevlüt est un chic type. Mevlüt vient de m’éviter une heure de queue.

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Des taxis à Berlin le 18 novembre 2006. Crédits photo : Flickr/CC/Till Krech

 

Oui, Mevlüt est d’origine turque. Je me vois offrir chewing-gums et cigarettes, pendant que mon chauffeur se décide à passer « Sky and Sand » dans ses enceintes. Un brin cliché mais l’intention est bonne. Désormais très complices, je lui explique comment Heinrich m’a aboyé dessus et comment je suis tout chamboulé par ce déchainement de violence à mon égard.  C’est alors que Mevlüt s’empourpre et choisit son moment pour passer un coup de gueule mémorable : les allemands seraient en fait de sacrées ordures.

Ce que Mevlüt tente de m’expliquer, c’est qu’Heinrich ne m’aurait jamais pris pour la simple et bonne raison que « c’est la règle ».  « C’est la règle » est la phrase préférée des allemands. Généralement ils la prononcent en fronçant les sourcils et en s’attendant à un repentir plus ou moins sincère. Intéressons nous donc à nos voisins préférés, pas les roux d’outre-Manche mais les blonds d’outre-Rhin.

La règle est ce principe fondamental dont dépendent l’avenir de la civilisation et l’équilibre de la Force. La respecter est bien plus qu’un devoir, c’est une philosophie. Certaines thèses douteuses expliqueront même que c’est cette passion de la norme qui aurait facilité l’arrivée d’un certain Monsieur H en 33. Oui, ici ce mec n’a jamais existé, il est celui dont on ne prononce pas le nom.  Une ombre qui plane constamment sur chaque allemand, qui biberonné au IIIème Reich et à la repentance est depuis partagé entre le rejet de son histoire, de ses ancêtres ; et la fatigue de devoir en supporter le poids.

Notre ami germain est un personnage infiniment paradoxal. L’allemand moyen est quelque part entre cet être supérieurement civilisé et le barbare sanguinaire que combattait les romains. Par exemple, pas plus tard que samedi dernier dans ce club de Friedrichshain je me suis vu interdire le fait de prendre une photo. Alors écoute moi bien, tu peux boire jusqu’au coma éthylique, prendre des drogues dures dans des toilettes taguées, copuler avec des inconnus sur la banquette d’un backroom mal éclairé, mais tu laisses bien ce portable au fond de ta poche, t’entends ?

C’est comme l’humour ou la séduction. La prise de risque est colossale. Le moindre dérapage, des étapes trop vite grillées ou juste un contexte peu propice sera fatal à votre prise d’initiative. Déjà, le racisme est formellement interdit, ce qui ampute de moitié le répertoire de blagues du français moyen. Du coup, les gens se taisent et personne ne fait de premier pas. Je ne suis d’ailleurs jamais étonné du taux de natalité négatif en Allemagne, ce respect de la règle donne souvent lieu à des situations pénibles, ou à des semaines passées à apprivoiser ton voisin. En fait un allemand, ça se mérite.

Voilà donc cet hybride aux yeux clairs, à la fois humble, optimiste, travailleur, serviable mais qui te roulera dessus sans le moindre remord si ton orteil ose dépasser sur la piste cyclable. Le trottoir pour les piétons, la piste pour les cyclistes ; c’est la règle. Pendant ce temps nos chauffeurs de taxis turcs sont adorés des touristes. Ce sont eux qui tolèreront les enfants sur les genoux, l’excès de vitesse en cas de retard, le kebab dans la voiture… pendant qu’Heinrich lui vous répondra « unmöglich !»  (pas possible), aveuglé par un excès de zèle qui frise parfois le ridicule.

Mevlüt, si jamais tu lis cet article, sache que je n’ai pas été très honnête avec toi. J’ai ri à pas mal de tes blagues sans vraiment les comprendre et je n’ai jamais joué dans Batman Begins. Alors oui les taxis berlinois ? Plus nombreux et moins chers qu’à Paris, ils sont beiges et s’arrêtent quand on les hèle. Pour une bousculade et un pourboire de 5 euros, ils vous donneront une analyse culturelle locale et l’adresse de leur cousin à Karl Marx Strasse, qui paraît il fait le meilleur dürüm de Neukölln.

NB : Le ton caricatural de cet article est complètement assumé, le but étant de dresser un portrait de l’allemand moyen d’un point de vue personnel. Chaque être humain est évidemment différent et beau à l’intérieur.

Rémi Bernard

8 réflexions au sujet de « Dans un taxi comme partout en Allemagne, « c’est la règle » »

  1. C’est la règle, cette phrase résume si bien cette Allemagne toujours si à cheval sur ses horaires et ses principes. Je penserai à ton analyse à chaque fois que je passerai le couloir de la HU !

  2. J’espère pour toi qu’une année en Allemagne de permettra de passer outre cette bien pauvre image que tu as de ce pays et de ses habitants, et que tu auras au moins un peu l’occasion d’aller chercher au-delà des clichés aussi faciles de « l’allemand moyen »…

  3. Solène :
    Cet article est du sur-mesure pour toi !

    Kerstin :
    Vous aurez bien du mal à trouver quelqu’un tenant l’Allemagne et ses habitants en plus haute estime que moi.
    Tout au long de cet article, je tente de souligner la profondeur du fossé culturel entre la France et l’Allemagne, raconté par un Français tout fraichement débarqué. Vous tenez absolument à lire dans ces lignes un jugement péjoratif, alors que je ne fais que m’en amuser. Encore une fois, c’est justement ce côté paradoxal entre rigorisme et accessibilité que j’ai appris à aimer.
    D’ailleurs, entre nous, si cette rigidité est pour le moins dépaysante, elle n’en est aucunement un défaut ; encore une fois je ne fais que constater. Je n’ai pas choisi cette destination par hasard, ayant toujours trouvé fascinant ce peuple, son histoire, allant même jusqu’à apprécier tout ses petits défauts.
    D’ailleurs si vous avez bien lu cet article, vous devez également avoir apprécié le passage sur certaines qualités bien plus communes à nos amis d’outre-Rhin : humilité, accessibilité, dialogue, optimisme, gout du travail.
    Je vous encourage donc à relire cet article d’un oeil moins critique, en prenant en compte les observations précédentes. De mon côté je m’excuse si cet article a pu, par une absence de clarté, refléter une opinion aussi éloignée de celle de son auteur.
    Je vous souhaite une bonne continuation.

    1. Effectivement, ton article n’est pas un simple portrait péjoratif du peuple allemand entier, mon commentaire se rapportait seulement à quelques éléments que j’ai trouvé un peu troublants.
      Ce qui m’a troublée, c’est justement cette intention de « souligner la profondeur du fossé culturel entre la France et l’Allemagne ». Si ce n’est peut-être pas l’intention, je trouve que l’article est un peu sous-tendu par une sorte de « recherche de la différence à tout prix ». Ce que j’ai ressenti, c’est que tu sembles vouloir prouver ou souligner des caractéristiques que tu assumes par avance. A mon sens, cette différence culturelle n’est que minime, et si tu viens juste de débarquer comme tu le dis, j’ai un peu de mal à voir comment tu peux déjà souligner une aussi forte différence culturelle (bon, tu es peut-être déjà allé en Allemagne avant, c’est supposable).
      Mais tout de même, est-ce la « rigueur allemande » qui t’a frappée, ou as-tu associé le caractère de ce conducteur de taxi à un trait de caractère supposé universel, auquel tu t’attendais, ou que tu recherchais même. L’article donne l’impression que ton regard est guidé par une idée un peu pré-conçue, qui se trouve évidemment confirmée si c’est ce que l’on cherche à faire.
      BREF, je suis peut-être totalement biaisée sur la question (en témoigne l’origine de mon prénom) et j’espère que tu ne seras pas offensé que je ne te vouvoie pas, mais étant en 3A moi aussi, ça me paraît un peu too much.
      Bonne continuation donc !

  4. Cela me parait naturel, après avoir vécu toute sa vie dans un pays et en découvrant soudainement un autre, que d’être frappé par une différence culturelle, aussi minime soit elle.

    Après certes, nous ne sommes qu’en Europe, et ce fossé est bien moins frappant qu’au Japon ou qu’en Afrique du Sud. C’est vrai. Toutefois j’écris les choses telles que je les ai vécues, de par mon expérience, de ces quelques semaines à Berlin, et par les nombreux voyages que j’ai pu y effectuer : je donne ici deux ou trois exemples, j’aurais pu en donner 10. Loin des clichés, seulement du vécu.

    C’est après avoir côtoyé les allemands depuis maintenant près d’un mois et demi que je me suis rappelé l’anecdote de mon arrivée à Berlin, et de cette rencontre avec le chauffeur. Je ne l’ai pas vécue en m’attendant ou en recherchant cette différence, je l’ai juste utilisée après-coup dans cet article pour introduire un trait de caractère que j’ai pu constater à de nombreuses reprises, bien des semaines après cette rencontre.

    Encore une fois, et quand bien même je serais guidé par des idées pré-reçues (ce qui n’est pas le cas), la différence culturelle n’est pas une mauvaise chose, tout comme ce rigorisme n’est pas un défaut. Pas dans cet article en tout cas. Après tout, c’est par ces différences que l’on peut prendre du recul sur soi même, sur sa culture, et s’enrichir d’une autre tout aussi riche, bien que différente.

    Bref tu peux me croire, je n’ai pas écrit cet article dans le but de faire écho, ou de m’inscrire dans des clichés. Je voulais juste rendre compte d’une vérité, sans jugement de valeur ni prise de position, avec cette « facilité » qu’autorise la caricature. Profite bien de ta 3A !

  5. Kerstin, les gens qui s’indigne pour s’indigner ça m’énerve profondément. Un regard croisé c’est sensé être neuf par définition. On a aucun recul sur son propre pays et sa culture. Ce que le blogueur souligne ici se sont des différences culturelles que je peux moi meme confirmer ayant -vecu a Berlin pendant 6 ans. Une caricature va mettre en avant les gros traits d’une personne, d’un caractère, d’une culture. Le ton apporté ici cherche simplement à mettre en valeur certain élément avec humour, si tout de même tu comprends ce que c’est qu’une caricature du haut de ta culture sciencespiste? (je te réfère au guignols de l’info).
    Si tu ne comprends toujours pas que le ton caricatural est à l’humour ce que le curry est à la wurst, bonne continuation à toi.

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