Berlin, une ville unique en son « genre »

Sexe opposé. Le thème en vigueur ce mois ci sur CrossWorlds supposerait que je vous parle, en ma qualité de rédacteur masculin, des femmes en Allemagne. Malgré des différences culturelles évidentes, la question ne me semble ni assez large ni intéressante pour un pays européen aussi proche du notre. J’aurais ainsi pu vous parler d’un taux de natalité insuffisant, du statut des mères actives, des discriminations hommes-femmes/Est-Ouest résultant de la réunification ou même du cas Angela Merkel.

Mais en ces temps troublés par les polémiques et autres déballages sur fond de Manif Pour Tous, j’ai choisi d’écrire non pas sur le sexe, mais sur la question du genre et de la sexualité. Et pas n’importe où, du genre à Berlin, point primordial si l’on veut saisir la logique et l’attractivité de la capitale Allemande. Cette limitation est indispensable ; on comprendra que l’exemple berlinois est isolé et ne saurait représenter l’Allemagne.

"Putin, go homo" -manifestants à Berlin contre les JO de Sotchi et les lois russes anti gay. Crédits photo: flickr/CC/Charles Roffey

« Putin, go homo » -manifestants à Berlin contre les JO de Sotchi et les lois russes anti gay. Crédits photo: flickr/CC/Charles Roffey

Berlin gay friendly

Le genre donc. Cet article fera surement plaisir à tous nos lecteurs sciencepistes biberonnés aux gender studies depuis leur 2ème année. Très sérieuse affaire à Berlin. La ville est depuis la chute du mur le point de ralliement des cultures jeunes et alternatives en Europe, où cohabitent punks cloutés, travestis grossièrement maquillés, pionniers de la musique électronique, jeunesse dorée et touristes attirés par l’alternativisme d’une capitale unique en son genre, en plein cœur de l’Europe. Cette diversité se caractérise par une forte identité gay friendly.

Cette influence est considérable et se manifeste, notamment dans la vie nocturne, par une tradition de tolérance et une absence de complexes qui font la renommée de Berlin. Je m’en suis rapidement rendu compte, quand postulant pour la colocation de mes rêves en début d’année, je réalisai que mes chances seraient minces, les candidats devant être exclusivement gays pour prétendre obtenir la chambre si convoitée.

Une loi en avance

La législation allemande a pris sur la question du genre une avance considérable. L’Allemagne est devenue en Novembre le premier pays européen à reconnaître un troisième genre, celui des nourrissons intersexuels ; alors que le statut de transsexuel est depuis longtemps reconnu légalement. Cette évolution n’est pas étonnante : de la part d’un pays dont la capitale est rapidement devenue le foyer européen des communautés LGBT.

Klaus Wowereit, emblématique maire de Berlin et père du célèbre adage « pauvre, mais sexy », s’est fait élire en 2001 après avoir annoncé : « je suis gay, et c’est bien aussi ». Entre deux marches des fiertés, il mène depuis son premier mandat une politique de dédramatisation en ayant par exemple, accueilli en 2005 une soirée internationale gay et SM et fait sa promotion par une lettre ouverte invoquant la diversité et l’ouverture d’esprit: « Berlin est ouverte, tolérante, créative et internationale ». La ville offre ainsi énormément de services pour cette clientèle, avec ses quelques 100 bars et clubs proposant tout de même un panel de choix considérable : clubs libertins, saunas, bars, cabaret ou comédie…il y en a pour tous les goûts.

Klaus Wowereit, maire de Berlin à une manifestation "Queer". Crédits photo: flickr/CC/Frank M. Rafik

Klaus Wowereit, maire de Berlin à une manifestation « Queer ». Crédits photo: flickr/CC/Frank M. Rafik

Une tolérance acquise au fil du temps

Il n’en a pas toujours été comme ça, et cette ouverture d’esprit est aujourd’hui proportionnelle aux discriminations et atteintes vécues au XXème siècle. On ne parlera pas du IIIème Reich, dont la tolérance extrêmement limitée pour ce genre de pratiques n’est plus à redire.

Après la guerre, la RFA abandonne tardivement ses lois condamnant l’homosexualité (1969), et voit se développer rapidement des groupes féministes et gays réclamant l’égalité des droits. A Berlin Ouest le quartier de Schöneberg est depuis les années 20 le cœur de ce Berlin queer et alternatif. De l’autre côté du mur, une homosexualité discrète et peu organisée est tolérée par les autorités est-allemandes jusque dans les années 70, où le quartier de PrenzlauerBerg devient le rendez vous des artistes, écrivains, étudiants et gays, dont l’identité s’affirme face au régime. La chute du mur et le développement de nouveaux espaces d’expression à l’Est précipite la fusion des deux communautés à Kreuzberg plus au sud, et à travers cette fusion, l’affirmation de nouveaux codes, styles vestimentaires et normes.

L’ambassadeur le plus éminent de cette culture est le club le plus connu de la capitale, le Berghain/Panorama Bar régulièrement classé meilleur club techno et dont le monde s’arrache les DJs. Cette ancienne centrale reconvertie est un ancien club gay. Aujourd’hui ouvert à toutes les orientations, il continue tout de même d’être un lieu de rencontre et plus si affinités pour nombre d’oiseaux de nuit de la capitale allemande, profitant de backrooms confortables et d’accessoires en tous genres. Il y a peu de villes au monde où la culture gay aura autant influencé et repoussé les limites dites morales : les concepts classiques de beauté, de bon gout ou de morale ont très peu de sens à Berlin, où la tolérance pour l’excentricité et l’audace est prégnante (voir le regard de sur la Bière). Difficile de choquer donc.

Malgré cette influence et l’exceptionnelle tolérance ayant de fait de Berlin une capitale créative et gay friendly, les accidents homophobes ne sont pas inexistants. Si la loi interdit toute discrimination, et si les unions civiles confèrent aux homosexuels les mêmes droits, devoirs et protections que le mariage pour leurs camarades hétérosexuels, elle ne leur propose pas les mêmes avantages fiscaux. En juin 2012, le projet de loi présenté par les Verts pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe a été repoussé au parlement par la coalition CDU/CSU – FDP au pouvoir. Terre de transgression, d’épanouissement et d’expression, Berlin reste la capitale européenne des mouvements alternatifs et de l’hédonisme, une ville unique en son « genre ».

Rémi Bernard

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