En Allemagne, Noël, crimes et pain d’épice

En Allemagne, on ne rigole pas avec les fêtes de fin d’année. On m’avait tellement répété la chose que j’avais fini par imaginer ma destination comme un vaste marché de Noël, le vin chaud coulant à flot, la neige paralysant toute une ville occupée à acheter des cadeaux et des sapins en pain d’épice, ambiance Love Actually. En fait on en est pas si loin, la neige et le foie gras en moins. Les fêtes de fin d’année sont sacrées, et sont donc célébrées de manière gourmande et guillerette. Bon c’est pas très subtil c’est vrai, on continue à manger des saucisses, mais ça reste bien plus diversifié et surnaturel que le marché de Noël français. Ces fêtes sont l’héritage d’une très longue tradition de célébrations païennes autour du solstice d’hiver, que nos amis les germains célébraient comme renaissance de la nature et du soleil ; le tout en buvant vin chaud et cervoises dans les crânes de leurs ennemis. Ouais je t’apprends des trucs, et si ça t’intéresse pas tu rentres chez toi.

Mais tout ça c’est fini. On m’a récemment fait lire un article qui a fait voler en éclat toute la magie du Nöel berlinois. Tous les soirs, un quadragénaire d’1m80 aux cheveux blonds foncés (comme 96% de la population) écume les Weihnachtsmarkt (marchés de Nöel) de la capitale, choisit une ou deux victimes puis les convainc de célébrer la naissance de son enfant en buvant une fiole de schnaps, avant de disparaître, lesdites victimes convulsant et perdant conscience dans la demi-heure.

 

"Tu viens boire du vin chaud ?" - Dessin de Marguerite

« Tu viens boire du vin chaud ? ». Crédits dessin: CrossWorlds/Marguerite Boutrolle

 

Bon j’avoue m’être d’abord dit, c’est génial ! En voilà un, un vrai rageux de Noël, un authentique hater qui s’est donné pour but de gâcher Noël en répandant une bonne dose de mauvais esprit parmi les badauds. Puis j’ai réfléchi : qu’est ce qui a bien pu motiver cet acte ? Pour le coup, une telle frustration doit pouvoir s’expliquer, personne n’est aussi gratuit : même le terroriste le plus vil a ses raisons. J’ai donc mené l’enquête, et moi aussi visité les marchés à la recherche de cet esprit de Noël que les berlinois semblent avoir égaré.

Scène du crime : le marché de Noël

On trouve à Berlin toutes sortes de marchés, à l’année comme à Noël : puces, antiquités, arts, bio, marché turc…il est d’ailleurs très branché d’y rechercher LE stand de cranberry bio ou LE bonnet RDA que personne n’aura. À Noël, les marchés surgissent à chaque station de métro, gare ou monument. On s’y promène un verre de Glühwein (vin chaud) à la main en y faisant des achats inutiles, comme un petit bouddha ou une saucisse en pain d’épice. Y règne une atmosphère festive et conviviale, devant les stands de chaleureux producteurs ornés avec beaucoup d’efforts: décors et lumières y sont somptueux, avec d’ailleurs un petit côté Disney-parade. Il fait nuit à 15 heures, les illuminations sont donc particulièrement visibles.

On va pas non plus se mentir, le côté chorale de Noël, jouets en bois et odeur de cochon grillé, ça va deux minutes. Il y a un moment où il faut se diversifier, et ça les berlinois l’ont très bien compris vu le nombre de marchés de Noël à thème : marché d’époque (Alexanderplatz, boules de Noël est-allemandes), marché des continents, marché pour chiens, marché de Hannouca au musée du judaïsme (Spittelmarkt, vin chaud casher et spécialités), patinoire et piste de luge mobile à Potsdamerplatz, marché des enfants autour de l’église Saint Nicolas (Klosterstr.), marché de l’avent Bio (Kollwitzplatz, papier cadeau issu du commerce équitable) et même un marché vert et écologique (Sophienstrasse). Noël est donc branché, l’exemple le plus frappant étant le marché du Kater Holzig, club berlinois qui pour la première fois organise son marché aux puces de Noël, toute la nuit vibrant sous les basses de ses Djs résidents.

Une fête de Noël, deux tournées de cadeaux

Tout ceci n’explique pas ce qui a poussé notre sordide héro à passer à l’acte. Pour commettre ainsi l’irréparable et embrasser le côté obscur, il devait avoir une sacrée dent contre le Noël germanique. J’ai donc consulté l’article Wikipédia « Noël en Allemagne » qui m’a beaucoup appris. J’y ai découvert avec stupéfaction que les allemands fêtent deux fois Noël, une fois pour commémorer la mort de Saint Nicolas le 6 Décembre, l’autre pour fêter la naissance de Jésus et/ou la visite du Weihnachtsmann (le Papa Noël) le 24 Décembre. Déjà c’est troublant : si on compte le jour de l’an, les allemands ont donc trois évènements à fêter en peu de temps, on peut comprendre que certains craquent.

On connaît déjà tous ce bon vieux Père Noël, intéressons-nous à Nicolas. Il faut savoir que ce mec a le bras extrêmement long, étant saint patron des Lorrains, Russes, marins, commerçants, étudiants, enseignants, boulangers, bouchers, vitriers, célibataires tailleurs, tisserands, voyageurs, prisonniers, avocats, notaires, prêteurs sur gage, mendiants et surtout des enfants. Tu m’étonnes que tout le monde soit sage. Il est si populaire que le 6 Décembre a des allures de fête nationale. Si ça n’a pas suffit et que ces tendres chérubins ont été désobéissants, dissipés, voire insolents ; ni cadeaux ni sucreries pour eux, Nicolas viendra accompagné d’un individu hirsute équipé d’un martinet : le père Fouettard (Knecht Ruprecht). Tout ceci reste très perturbant, on peut limite se dire que notre empoisonneur n’est rien de moins qu’un pauvre enfant effrayé, traumatisé par Noël et ses coups de martinet vengeurs.

Il est né le divin enfant, affaire classée

Sur le plan religieux, la sécularisation d’une fête de Noël qui, comme en France, n’a aujourd’hui plus grand-chose de spirituel, est compensée par la célébration de Saint Nicolas dont la célébration reste très pieuse. Même en ex-RDA, où le régime avait cru bon de déchristianiser les populations à coup de déportation. Comme son nom l’indique, il est à l’origine un évêque grec né au IIIème siècle, connu pour sa charité, sa foi combative et sa défense des enfants. Il est un symbole important, tant religieux que national. Les allemands en ont notamment fait une icône germanique, lors des deux grandes guerres où Nicolas tenait le rôle du père de famille, revenu au foyer le temps d’un soir.

Le soir du 24 est également l’occasion d’ouvrir les cadeaux, apportés par le Weihnachtsmann importé des Etats-Unis dans le nord de l’Allemagne, et par le Christkind dans le Sud (l’enfant Jésus, concrètement une petite fille déguisée et voilée en blanc). Ce dernier ne passe pas par la cheminée mais par la fenêtre, et ce depuis le 16ème siècle, Luther l’ayant instauré pour remplacer Saint Nicolas, idole papiste et décadente d’un catholicisme corrompu. D’ailleurs, même vos arbres de Noël doivent leur succès aux protestants allemands, qui l’ont adopté dès 1560 après avoir refusé la crèche comme symbole de la nativité : le sapin ne se défait pas de sa verdure en hiver, représente l’Arbre de Vie du paradis d’Adam et Eve, et son étoile du berger guide les mages vers Bethléem.

Les résultats de mon enquête n’ont en fin de compte pas été bien fructueux. Les conclusions en sont assez claires, l’esprit de Noël est toujours au top outre-Rhin, même si un déséquilibré tente parfois de le pimenter d’une ou deux fioles de Jägermeister empoisonné. Dans tous les cas, le Noël allemand n’a déçu personne – ne péchant que par l’absence de neige durable – et dès qu’on s’éloigne du plan gastronomique, surclasse largement le nôtre : en 2013, 37 marchés de Noël officiels en France, pour la bagatelle de 2234 en Allemagne. De quoi être bien gâté pour les fêtes.

JOYEUX NOËL
FRÖHLICHE WEINACHTEN

Rémi Bernard

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