Street art à Berlin : « Please, someone (Linda) take mi Hand »

« Mais t’es sûr qu’il craint pas ton quartier ? Regarde comme c’est tagué de partout. » Voilà la phrase à laquelle je dus répondre le premier jour où, faisant fièrement visiter mon quartier à mes parents, mon père me fit cette remarque inquiète.  Sur la façade opposée, le mot « Tanzgen » écrit à la peinture verte, mélange des verbes « tanzen » et « singen », danser et chanter. Ouais, on aura connu plus subversif. D’autant que Prenzlauer Berg, c’est pas vraiment là où les voitures brûlent, on y trouvera plus fripes chères et bars à soupe que des junkies livides shootés au crack dans les coins d’ombre.

Pourtant, cette remarque m’a surpris par sa spontanéité. C’est assez étonnant cette association directe et très parisienne entre la délinquance, l’insécurité et l’appropriation plus ou moins artistique de la rue. Ici, et contrairement à Paris, le tag et globalement tout ce qu’on associera au street art, ne fait pas chuter le prix de l’immobilier, même dans les quartiers gentrifiés ; son absence au contraire peut choquer et brusquer tous les potentiels acheteurs venus chercher à Berlin l’anti Levallois-Perret, le siège social de Cetelem, les parents allant chercher leurs enfants en trottinette.

Les collages et graphs de Xoooox, artiste allemand fasciné par la mode.

Les collages et graphs de Xoooox, artiste allemand fasciné par la mode. 

 

Le street art n’est donc pas réservé aux quartiers populaires. On m’a souvent fait remarquer que Berlin en fait, c’est assez moche. Le mot est fort certes, mais il y a une part de vérité. Comme j’ai déjà tenté d’expliquer ici, l’intérêt de cette ville n’est pas dans la beauté mais dans l’espace, le mouvement, l’appropriation. Cette appropriation passe beaucoup par le street art, qui donne à des rues assez dégueulasses un charisme inattendu.

Berlin, une fresque à ciel ouvert

Le lien entre les Berlinois et les arts de rue (collages, grafs, détournements publicitaires, tags) ne date pas d’aujourd’hui et traduit la longue tradition artistique d’une ville que l’histoire n’a pas ménagée. Peu importe où l’on décide de se balader, chaque carrefour, chaque ruelle est l’occasion de tomber sur un collage anticapitaliste ou une façade peinte à la gloire de la Seleçao. Cette scène omni présente s’explique par les espaces vierges laissés par les années 90, faisant de Berlin une fresque à ciel ouvert, espace immense de créativité pour des artistes férus de références historiques, de figures contestataires, entre esthétique et humour.

MTO est un artiste originaire de France installé à Berlin qui fait parler de lui grâce à des peintures en noir et blanc représentant des figures célèbres issues de la musique et du cinéma. Les icônes qu’il choisit s’intègrent dans leur environnement pour délivrer un message visuel en lien avec le charisme de leur personnalité. Collage réalisé par Rémi.

MTO est un artiste originaire de France installé à Berlin qui fait parler de lui grâce à des peintures en noir et blanc représentant des figures célèbres issues de la musique et du cinéma. Les icônes qu’il choisit s’intègrent dans leur environnement pour délivrer un message visuel en lien avec le charisme de leur personnalité. Crédits photo : CrossWorlds/Rémi Bernard

 

Si j’ai choisi de privilégier cet angle sur le thème assez vaste de la Rue, c’est pour témoigner de cette mise en relief que seul l’art de rue peut transfuser à une capitale si marquée par l’histoire. Les artistes, avec le soutien des pouvoirs publics, ont entrepris depuis la chute du mur une réappropriation des symboles de son sacrifice, de son écartèlement entre deux mondes. L’exemple le plus évident de cette exorcisation par l’art reste l’East Side Gallery, morceau du mur désormais recouvert d’appels à la paix, au dialogue et à la tolérance. C’est la partie officielle voire académique du street art berlinois, protégé par une municipalité bienveillante même envers les graphs plus sauvages.

Berlin est ainsi une évidence pour les artistes du monde entier, une vraie pépinière de talents. Cette profusion s’explique également par le soutien des Berlinois, qu’on peut illustrer par une anecdote cocasse s’il en est. En 2003, une série de portraits et de lettres adressées à une mystérieuse Linda fut placardée dans le quartier de Friedrichshain, l’auteur implorant sa douce de lui laisser une seconde chance, et menaçant de mettre fin à ses jours. Les Berlinois s’étaient alors pris de sympathie pour lui, découvrant chaque jour les nouveaux indices de ce qui s’avéra être un immense jeu de piste, l’artiste donnant des rendez-vous dans des bars et créant des débats parmi la population : une seconde chance, pour ou contre ? La déception fut immense lorsqu’on apprit que Linda n’existait pas et que l’amoureux n’était que l’artiste Roland Brueckner.

Linda et l'amoureux éconduit de Roland Brueckner. À gauche : "Je t'attendrai chaque mardi et samedi soir ici dans ce bar. S'il te plait, viens et parle moi Linda".

Linda et l’amoureux éconduit de Roland Brueckner. À gauche : « Je t’attendrai chaque mardi et samedi soir ici dans ce bar. S’il te plait, viens et parle moi Linda ». 

Du tag légal ?

La question que beaucoup se posent en visitant Berlin est la suivante : venir ici, taguer ce mur (même sans le moindre talent), est-ce légal ? Malgré leur soutien passif, peu de Berlinois sauraient y répondre. En certains endroits, si nombreuses sont les œuvres et si rares sont les plaintes que personne ne sait vraiment. Alors bien sûr et comme toujours, certains ne sont pas non plus très fans, soit parce qu’ils considèrent le geste comme un acte sauvage et criminel commis par une horde de vandales assoiffés de sang ; soit parce que selon eux, certains créatifs tenteraient  de transformer l’art de rue en business, donc en pratique mainstream.

En attendant, le street art a énormément contribué à l’attractivité de la capitale allemande, à tel point que Berlin est depuis 2006 désignée comme « Ville du Design » par l’UNESCO : petits magasins, grandes chaines et mêmes autorités locales engagement régulièrement des artistes pour décorer leurs immeubles, comme l’artiste Blu sur ce mur de Kreuzberg , où deux hommes sont représentés en train d’arracher le masque de l’autre ; tels Berlin Est, Berlin Ouest au début de la réunification.

L'artiste Blu sur une façade dans le quartier de Kreuzberg à Berlin le 20 mai 2009. Crédits photo: flickr/CC/ MIgracionTOtal !Don't Fav' And Run!

L’artiste Blu sur une façade dans le quartier de Kreuzberg à Berlin le 20 mai 2009. Crédits photo: flickr/CC/ MIgracionTOtal !Don’t Fav’ And Run!

 

Ces pratiques sont ainsi une tentative comme une autre d’élargissement d’un public de plus en plus sensible. Pendant ce temps, ce sont les artistes plus traditionnels qui s’insurgent : le pouvoir du street art ne proviendrait que de sa présence en marge de la société, car ce n’est que de l’extérieur que l’on constate et que l’on peut dénoncer les maux de son époque. C’est une fois de plus l’éternel débat qui divise la capitale, partagée entre l’alternativisme de ses débuts, son attractivité, et le maintream, la gentrification qui menace clubs, squats et galeries d’art.

Pour conclure, quelques artistes et styles présents à Berlin.

L'artiste berlinois El Bocho et ses personnages favoris : Little Lucy, une enfant qui passe son temps à essayer de tuer son chat ; et les Citizens, ces demoiselles solitaires et mélancoliques, qui s'interrogent sur le vie et la transformation de Berlin.

L’artiste berlinois El Bocho et ses personnages favoris : Little Lucy, une enfant qui passe son temps à essayer de tuer son chat ; et les Citizens, ces demoiselles solitaires et mélancoliques, qui s’interrogent sur le vie et la transformation de Berlin.

Natif d'Hambourg, l'artiste Alias et son style urbain influencé par la culture du skate.

Natif d’Hambourg, l’artiste Alias et son style urbain influencé par la culture du skate.

Banksy, dont la réputation n'est plus à faire

Banksy, dont la réputation n’est plus à faire

 

L'East Side Gallery, galerie à ciel ouvert sur les restes du Mur de Berlin.

L’East Side Gallery, galerie à ciel ouvert sur les restes du Mur de Berlin.

L'ex squat Tacheles, et ses collectifs d'artistes en plein Mitte.

L’ex squat Tacheles, et ses collectifs d’artistes en plein Mitte.

 

Rémi Bernard

Une réflexion au sujet de « Street art à Berlin : « Please, someone (Linda) take mi Hand » »

  1. En général je n’aime pas du tout les tags sauvages, qui se ressemblent tous et qui enlaidissent les façades. Les oeuvres présentées dans cet article sont évidemment autre chose et. Merci d’avoir fait évoluer mun jugement

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