Un Allemand (et sa bière) dans la ville

On m’a demandé d’écrire sur la bière. En apprenant la nouvelle, je me suis dit « pourquoi pas ». Après tout j’habite à Berlin, ça doit me donner une certaine forme de légitimité ; en tout cas bien plus que tous ces nazes partis aux Etats-Unis boire de la Budweiser dans des verres en plastique rouge.

Puis, j’ai pris peur, la pression sans doute. Avouons-le, c’est très cliché : ouais je pars à Berlin manger des shnitzels, écouter de la techno, porter des pulls trop grands et boire de la bière, t’as vraiment tout compris. Mais voilà : comment décrire l’importance culturelle d’une telle boisson, dans un pays ou le demi est moins cher que le verre d‘eau ?

La chancelière allemande Angela Merkel déguste une bière à l'Oktoberfest, le 12 septembre 2012. Crédits photo: Pat Skelly

La chancelière allemande Angela Merkel déguste une bière à l’Oktoberfest, le 12 septembre 2012. Crédits photo: Flickr/CC/Pat Skelly

 

Boire sa bière comme un allemand : sans pudeur ni complexe

Soyons clairs, je ne vais pas vous faire une typologie précise des différents types de bières, ça n’intéresse personne. La bière allemande est comme toutes les bières, une boisson alcoolisée obtenue par transformation de matières amylacées par voies enzymatiques et microbiologiques. Ce qui est intrigant, c’est la façon que les allemands ont de boire, assez révélatrice d’un trait de caractère très berlinois : le pragmatisme.  

Samedi soir, 19h. Punks se mêlent aux fils de bonne famille sur la ligne 8 du métro. Vieux, jeunes, vieux jeunes, ils ont un point commun : ils sont seuls et boivent leur bière. Qu’ils se rendent chez quelqu’un ou dans un bar, les berlinois quittent rarement leur domicile sans leur Pils en main, pour la simple et bonne raison que, quand on a personne à qui parler, la bière fait un compagnon de substitution très acceptable, surtout si les perspectives de soirées se limitent à une alcoolisation brutale. Quand on y pense, c’est très logique : autant préparer le terrain.

J’ai dit samedi 19h, mais j’ai déjà été témoin d’une telle scène un mardi à 10h. Quitte à se caler le même open-space sordide qu’hier, autant le faire après une bière. Qu’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit pas du tout d’alcoolisme, juste d’une relation décomplexée à cette boisson ; visiblement, personne n’est choqué par cette alcoolisation solitaire. C’est en effet ce qui m’a le plus marqué à mon arrivée, les berlinois sont difficilement choquables. Le mec arborant dans le métro une crête orange et des vêtements cloutés ne sera pas accueilli par les cris d’orfraie qu’il aurait fatalement reçu à Paris. De même, la mère de famille berlinoise ne changera pas de trottoir à l’arrivée d’un couple d’hommes tout de cuir vêtu.

Passer inaperçu, oublier Paris

Qu’il s’agisse donc de bière, de vêtements, ou de comportement, le juste milieu entre le bien et le mal sera fixé par le pragmatisme. Par exemple, il n’y a pas vraiment de modes à Berlin ; le style dominant est dicté par le confort, l’absence de codes et le décontracté. Tout le monde s’en moque, vraiment tout le monde. La vie nocturne s’en ressent : tu ne rentreras jamais dans un club berlinois un smic sur les épaules, en robe de rallye ou en chemise en lin. Par contre, enfile moi plutôt ce t-shirt H&M à 10 balles et cette paire d’Air Max.
De même, les boites allemandes diffèrent de la majorité des boites parisiennes par leur vocation. On n’y va moins pour y être vu que pour profiter de la musique, sans courir le risque de tomber sur le fameux flambeur des Planches (le même qui chez toi joue au beer pong en hurlant les chants à la gloire de son équipe de foot US).

Voilà ce 2ème trait de caractère : l’absence de jugement. Pour le parisien que je suis, c’est difficile à comprendre. Chez moi, dans le 17ème arrondissement, on toise son prochain, surtout s’il boit seul sa maximator : il s’agira probablement d’un marginal, d’un alcoolique ou d’un lillois. Rien de bon dans tous les cas. Mais voilà mon intégration en dépend, je dois me faire une raison ; si ma voisine a décidé de manifester son anticonformisme en se rasant la moitié du crâne, tant mieux pour elle.

Les clichés en danger

Rien de tout ça outre-Rhin, la bière fait partie intégrante du paysage urbain comme de l’identité nationale. Chaque Land, chaque village a se propre brasserie, ce qui est autant facteur de rivalité que d’identité régionale. À Berlin par exemple, quand les beaux jours arrivent, on s’installe en terrasse d’un Biergarten (cet endroit féerique où tu peux arriver kebab en main et commander une bière), où on parle Bundesliga et des piètres résultats du Hertha. C’est une des traditions les plus anciennes de Berlin, importée de Bavière, région ayant également popularisé la pinte d’un litre, la culotte de cuir et la BMW.

Un couple en costume traditionnel à l'Oktoberfest, le 23 septembre 2012. Crédits photo: Flickr/CC/checkbrasil

Un couple en costume traditionnel à l’Oktoberfest, le 23 septembre 2012. Crédits photo: Flickr/CC/checkbrasil

 

Or, tandis que la consommation de bière a diminué de 20% en 20 ans, et tout comme les lieux emblématiques de la capitale allemande, les grandes brasseries ferment, remplacées par des bureaux et résidences pour ex graffeurs reconvertis en cadre dynamique. On est encore loin d’organiser un débat sur l’identité nationale, mais certains s’alarment quand même : Berlin, qui comptait quelque 700 brasseries au début du XIXe siècle, ne dénombre plus qu’une dizaine de marques. La concurrence venue des Etats Unis, de Belgique ou du Danemark menace de mettre en bière l’industrie allemande. La Beck’s, bière brémoise rachetée par l’ennemi belge, ne se définit par exemple plus comme une bière de tradition mais comme « un produit urbain ». Bière en main gauche, döner en main droite, difficile de faire plus local.

Rémi Bernard
– Article publié en novembre 2013

 

NB : Cet article est dédicacé à Kadir Nurman, fils dévoué, père aimant et inventeur du döner kebab. Comme tous les grands hommes, parti trop vite.

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