Le cheveu, « extension de l’esprit » ? Rencontre avec Carlos Alvarez, créateur de tendances à Bogota

Les cheveux, 8 pays, 8 regards. En Colombie, Jérémie Houdin a rencontré un véritable artiste de la fibre capillaire, dans son atelier. 

De la pointe à la racine, il existe un lieu à Bogotá où les moumoutes sont vénérées et où les coiffeurs s’appellent des artistes.

Au cœur de la “Zona Rosa”, quartier hautement branché de la capitale colombienne, la peluquería (salon de coiffure) de Carlos Alvarez ne passe pas inaperçue. Décalé pour certains, tendance pour d’autres, rencontre avec ce loquace, passionné du chignon.

Carlos Alvarez, 43 ans, plus connu sous le nom de « Charly »

Notre hôte du jour, Carlos Alvarez en personne dans son salon de coiffure, el Taller, à Bogota en Colombie. Ce salon de coiffure est un véritable atelier d’expérimentation autour du cheveu. © Jérémie Houdin / Crosswrolds

Notre hôte du jour, Carlos Alvarez en personne dans son salon de coiffure, el Taller, à Bogota en Colombie. Ce salon de coiffure est un véritable atelier d’expérimentation autour du cheveu. © Jérémie Houdin / Crosswrolds

 

Jérémie Houdin : Bonjour Carlos, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Carlos Alvarez : Je m’appelle Carlos Alvarez, mais ici tout le monde m’appelle Charly. J’ai 43 ans et je suis de Bogota, artiste du cheveu de manière empirique.

Tel un cabinet de curiosité bien rangé, rien n’est laissé au hasard au Taller, l’atelier du cheveu de Carlos Alvarez, à Bogota. Crédits photo : © Jérémie Houdin / Crossworlds

Tel un cabinet de curiosité bien rangé, rien n’est laissé au hasard au Taller, l’atelier du cheveu de Carlos Alvarez, à Bogota. Crédits photo : © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 JH : Raconte-nous comment tu en es venu à créer ce lieu atypique du “Taller”.

CA : L’aventure a commencé il y a 25 ans avec mon premier salon de coiffure qui s’appelait Alvarez Hair Style. J’avais une enseigne stylisée d’un mètre cinquante de large, avec une étoile, le tout en éclairage néon comme c’était la mode dans les années 90. On ne voyait que moi à trois rues (rires) ! Je suis resté comme ça, en solo durant un an et demi puis je me suis associé pour ouvrir un salon qui s’appelait simplement « la Peluquería » (le salon de coiffure, ndlr). Cela a duré deux ans avant qu’on ne se sépare avec mes associés. On pourrait dire que ce fut un désastre… mais je dirais plutôt un apprentissage.

C’est en 1999 que j’ai ouvert le lieu actuel. Cela s’est d’abord appelé Carlos Alvarez Peluquería pendant plus ou moins 10 ans. L’idée de changer de nom est venue par la suite avec le développement du salon. J’ai commencé à former des jeunes et surtout à expérimenter de plus en plus de techniques sur les cheveux, à travailler avec des textures, à intégrer des matières et des couleurs dans mes coiffures… Car au final c’est ce que j’aime. Je crois que j’étais un pionnier ici.

Le nom de Taller (atelier en espagnol) vient aussi du fait que nous possédons un espace de création où les « Chicos », mes employés, peuvent faire leurs propres expérimentations. Finalement tout le monde participe d’une manière ou d’une autre à faire de ce lieux un espace unique et vivant, un centre d’expérimentation pour pratiquer notre art.

« Un centre d’expérimentation pour pratiquer notre art.»

Mon but est d’interagir directement avec les émotions des gens, avec le bien-être de l’être humain.

Les cheveux ne sont-ils l’extension de l’esprit ?

On ne peut pas réussir avec tout le monde mais je crois qu’on arrive quand même à faire passer un bon pourcentage de bonnes ondes, de bonnes émotions.

Je ne voulais surtout pas d’un espace commercial comme les autres salons même si je vends aussi des produits cosmétiques. Ce côté commercial a plutôt vocation à satisfaire une demande de ma clientèle plutôt que d’alimenter mon business. C’est aussi pour éviter les dommages sur nos créations, causé par un produit non adapté acheté chez un concurrent. C’est pour ça que je travaille seulement avec une marque italienne de cosmétique.

Point de vue furtif de l’atelier. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Point de vue furtif de l’atelier. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 JH : Quel est le profil des clients qui viennent chez toi ?

CA : Il y a en effet un profil, mais pas que… Ce sont bien sur les jeunes un peu fous, un peu rebelles, des artistes, des musiciens, des acteurs. C’est ce public que j’aime en particulier parce que je peux vraiment expérimenter. C’est avec eux que j’ai gagné en popularité, surtout dans les universités et dans les milieux artistiques. Il y a 25 ans, quand j’ai commencé dans mon petit salon, tout le monde venait me voir et me disait :

« C’est toi, Carlos Alvarez ? »

Chacun voulait la coupe la plus folle. J’ai d’ailleurs des cartons pleins de photos qui raconte cette histoire.

Bien sûr maintenant, j’ai aussi une clientèle plus classique qui me permet de travailler d’une autre manière. Notre clientèle n’est donc plus “standardisée”. Les gens viennent de toute la Colombie et même du monde entier. Il y a beaucoup d’étrangers. Ainsi plusieurs générations se retrouvent au Taller, et un jeune peut venir avec sa maman. 

JH : Une relation parents-adolescents bien différente de celle qu’on rencontre en France…

CA : Oui, cette connexion, cette relation quasi fusionnelle entre les parents et les enfants est un aspect culturel colombien très important. Tu as remarqué ça ? (rires)

Le saviez-vous ? A Bogotá, la famille typique se compose d’un enfant unique, dont la relation avec ses parents, et plus particulièrement les mères, est quasi fusionnelle. A ce titre, il n’est pas rare de croiser dans la rue une mère et son fils adolescent se tenant par la main. Chose rare en France, vous en conviendrez ! 

Marce, une des artistes opérant au sein de l’atelier. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Marce, une des artistes opérant au sein de l’atelier. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 JH : Que veulent tes clients ?

CA : Une expérience, quelque chose de différent des coiffures laquées ou des bigoudis. Je dirais une authenticité et surtout une écoute réelle de leur souhait. C’est aussi pour ça que je forme moi-même mes coiffeurs pour qu’ils restent à l’écoute.

JH : Quelle a été la coiffure la plus folle que tu aies faite ?

CA : Ça c’est LA question (rires) … Je crois que toutes mes coiffures, mes oeuvres d’art parlent pour moi. En plus de coiffer des clients ici, je crée des oeuvres dans mon atelier personnel, principalement sur des têtes de mannequins destinées à la formation des coiffeurs. C’est une autre partie de mon travail. Pour ça, j’aime utiliser les objets du salon que je recycle. Des tubes de teinture vides, des sèches cheveux, des paires de ciseaux cassés… Tout reste en relation avec l’univers du cheveu. Je possède un autre lieu dans le centre-ville que je dédie principalement à la formation et à l’exposition de mes créations personnelles.

Décoration à l’excès - Impossible de fixer votre regard. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Décoration à l’excès – Impossible de fixer votre regard. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 JH : Le Taller est très présent sur les réseaux sociaux. Une nécessité face à la concurrence ?

CA : Deux personnes s’occupent exclusivement de la communication sur les réseaux sociaux. Tous les jours, ils mettent en ligne de nouveaux contenus (conseils, coupes, concours). Là aussi, je suis un des pionniers. Tous les concurrents possèdent un site internet ou des pages sur les réseaux sociaux mais peu les mettent à jour et exploitent cet outil de communication devenu indispensable.

Exemple de publication Instagram. © eltallerdelpelo

Exemple de publication Instagram. © eltallerdelpelo

« Nous sommes devenus influenceurs et beaucoup de personnes viennent chercher l’inspiration sur nos pages. »

Décoration murale faite avec des magazines de mode. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Décoration murale faite avec des magazines de mode. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 Pas seulement pour nos coupes de cheveux mais pour aussi pour tout ce qui ce passe au sein de l’atelier comme projet artistique, formation, etc. Bien plus qu’un simple commerce, c’est finalement notre meilleure carte de visite. 
Sculpture réalisée en tubes de teinture recyclés par Carlos Alvarez. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Sculpture réalisée en tubes de teinture recyclés par Carlos Alvarez. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

 JH : Quelles sont tes sources d’inspiration ?

CA : Mon inspiration : tous les matins, je me lève, je respire et j’aime vivre, rire et faire ce que je fais. Je ne sais pas si je produis de l’art ou des ordures mais tout ce que je fais c’est avec mon coeur, avec de l’amour. Peu importe la suite. 

De manière plus pratique, je m’intéresse aux revues spécialisées internationales mais je suis aussi attentif au monde de l’art et à ce qui m’entoure de manière générale. Comme tu peux le voir ici, j’ai beaucoup de livres sur l’art (artistes urbains, photographes, peintres…). J’écris aussi tout ce qui me passe par la tête, car si ce n’est pas pour tout de suite, toute idée finit un jour par devenir réalité.

Comme par exemple cette idée de salon de coiffure itinérant sur lequel je travaille depuis de nombreuses années.

Maquette du salon de coiffure itinérant. © Jérémie Houdin / Crossworlds

Maquette du salon de coiffure itinérant. © Jérémie Houdin / Crossworlds

 

En parcourant le pays, je pourrais ainsi démocratiser mon art mais aussi toucher un public qui n’a jamais eu accès à un type de soins capillaires non conventionnels.

Jérémie Houdin, correspondant à Bogota

 

4 réflexions au sujet de « Le cheveu, « extension de l’esprit » ? Rencontre avec Carlos Alvarez, créateur de tendances à Bogota »

  1. Sympa ce coiffeur « déjanté ». Sortir des santiers battus. Aimer son métier, son art, et surtout les gens. Bravo! Chaleureux reportage. On aurait aimer une photo de l’extérieur et l’adresse pour pouvoir rencontrer ce gentil phénomène.

  2. Pour moi ‘dépointer’ mes cheveux est déjà toute une réflexion alors ce Taller est révolutionnaire! Belle rencontre. Merci Jérémie

  3. Superbe reportage ! Voilà le genre d initiative qui illumine le quotidien, sûrement un bon plan pour sourire quand il fait gris et pluvieux ! Tu transmets super sa joie de vivre, de créer et de partager….

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