La danse de séduction brésilienne

21 heures dans l’une des ruelles du quartier de la Bixiga à São Paulo. Un homme harangue la petite foule qui s’agglutine autour de sa scène.

Nous sommes dans l’un des « ensaios » (répétitions) de l’une des plus grandes écoles de Samba du Brésil.

Un des molosses de la sécurité annonce fièrement : « Vai-Vai est la plus grande école de Samba de São Paulo, on comptabilise 14 victoires au Carnaval de la ville ». Sur la scène, l’homme en noir continue de donner ses directives à la multitude qui boit ses paroles. En réalité, très peu sont ceux qui sont venus par curiosité. On distingue rapidement les tambours, les « pandeiros », les « tantãs », la « cuica », le « reco-reco » et tous les autres instruments qui forment la « batucada ». Un petit homme s’agite au milieu de cette fanfare, un sifflet au bec, il annonce le début de la partition. Tel un chef d’orchestre, il manœuvre cette « batucada » qui se met en route lentement dans une lourdeur de locomotive marquée par les percussions sourdes des plus gros tambours.

Ensaio de l'école de Vai-Vai - Crédits photo : Paul

Ensaio de l’école de Vai-Vai au Brésil. Crédits photo: CrossWorlds/Paul Divet

 

Rapidement, l’huile circule dans tous les rouages de la machine qui est lancée et la Samba peut enfin se faire entendre dans cette petite impasse du centre de São Paulo. Sur scène, l’homme en noir se transforme en homme de scène et mène le petit groupe de musiciens, qui l’entoure pour jouer la mélodie principale.

Lisez la suite de l’article au son de la musique de Vai-Vai pour le Carnaval de cette année jouée pendant l’ensaio : https://www.youtube.com/watch?v=-fikSpnUQ7I

C’est à ce moment que se lancent dans l’arène les danseurs, ceux qui défileront déguisés aux couleurs de l’école dans le « Sambodromo » pendant le grand soir. Dans cette colonne de gens, on distingue un premier groupe de femmes âgées habillées traditionnellement, à la mode de Bahia, berceau de la Samba et de la culture afro-brésilienne. Celle qui semble la plus âgée, rayonne dans sa robe blanche par son enthousiasme et se concentre les yeux fermés, pour réaliser à la perfection des pas qu’elle effectue avec une aisance et une fraicheur que peu de danseurs dans la compagnie égalent.

Au groupe des dames de Bahia, suivent avec des pas hésitants les plus petits, en rangs serrés ils essayent tant bien que mal de « sambar » les pas répétés pour le refrain de la musique qui retentit soudain. L’ensemble des spectateurs et performers présents entonne alors à plein poumons les paroles et crient leur amour pour Vai-Vai et le carnaval. Après les petits, on retrouve les danseurs volontaires de l’école qui s’avancent, fiers de faire partie de cette fête, portés par le tempo rapide qu’impose la « batucada », enchainant les pas avec légèreté et poésie.

On aperçoit alors un drapeau noir et blanc qui virevolte et se déploie élégamment pour révéler le nom « Vai-Vai » inscrit en lettres d’or. Une jeune femme tient l’un des drapeaux et danse autour d’un homme en costume trois-pièces. C’est probablement un danseur professionnel, tant ses pas semblent faciles et légers à mesure que ses chaussures noires luisantes glissent sur le goudron craquelé de la rue.

Mais ce qui a fait la réputation du carnaval arrive enfin. Ce qui rend le carnaval si unique, si spectaculaire pour le regard de l’étranger ingénu, ce sont sans doute ces femmes quasi-nues, qui dissimulent négligemment leur intimité par quelques plumes de couleur vives. Elles défilent ce soir-là, « simplement » avec des mini shorts et des talons d’une dizaine de centimètres mais constitueront, le moment venu, le clou du spectacle. C’est leurs pas de Samba endiablés, connus dans le monde entier, qui feront véritablement trembler les tribunes du « Sambodromo ». Elles danseront jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que leur corps trempés de sueur cèdent à l’effort surhumain qui dure jusqu’au bout de la nuit.

L’étroitesse de l’impasse empêche la compagnie d’aller très loin. Le groupe de femmes qui ferment la marche dansent sur place. C’est ce moment que choisissent les hommes curieux pour venir apprécier le numéro de plus près. Les étrangers se faufilent dans la foule pour une place au premier rang. Les Brésiliens, quant à eux, continuent de savourer la douce torpeur que leur procurent les sons de la Samba et se contentent de regarder les danseuses-reines de loin.

Une femme en costume pendant le carnaval au Brésil le 4 juillet 2009. Crédits photo: flickr/CC/abdallahh

Une femme en costume pendant le carnaval au Brésil le 4 juillet 2009. Crédits photo: flickr/CC/abdallahh

On est alors poussés à une évidence insoupçonnée : le Carnaval du Brésilien n’est pas celui que croient connaitre les étrangers. Le Carnaval brésilien ne se résume pas simplement à des femmes aux corps généreux qui dansent dans une atmosphère de cabaret géant dans la chaleur étouffante d’une nuit d’été. Le Carnaval brésilien est en effet, d’abord et avant tout, la célébration de la vie, du Brésil, de ses richesses, de sa culture et de sa joie de vivre. La femme (et son corps) ne vient alors que comme un élément de plus dans ce cadre de bonheur absolu que représentent ces quelques folles semaines de mars.

Pourtant, les idées reçues et autres erreurs de jugement sur le Brésil persistent aux yeux du monde. Cette réputation du Brésil n’est pas à faire ici. On connait tous les sempiternels clichés sur la femme brésilienne, exotique métisse au regard de braise et au corps angélique et sur l’homme brésilien, beau parleur aux doux discours d’amoureux transi. Certes, la prostitution et le tourisme sexuel sévissent et continueront de sévir au Brésil, ils feront perdurer ces clichés et l’image du Brésil en France et dans le monde.

Mais il est temps de rétablir quelques vérités. 

Certes, les hommes brésiliens parlent avec plus de facilité de leurs aventures extra-conjugales, ils s’aventurent d’un regard taquin à suivre les belles silhouettes des filles qui passent dans la rue, les publicitaires jouent, avec ironie et un brin de complicité, avec le corps de la femme, la musique a immortalisé la légèreté du Brésilien dans l’une de ces plus belles chansons : la Garota de Ipanema de Tom Jobim et Vinicius de Moraes. La société en elle-même semble plus ouverte et moins conservatrice en ce qui concerne les relations. Petit exemple anecdotique : la relation amoureuse que l’on appelle communément « fiançailles » en France, peut prendre au Brésil une dizaine de noms différents selon le degré d’engagement avec lequel chacun des deux fiancés s’investit et selon le degré de tolérance aux largesses.

Bref, la société brésilienne semble définitivement plus sexiste et plus « sexualisée » que nos sociétés conservatrices du Vieux Continent. Mais tout le paradoxe vient du fait que la femme brésilienne est d’une pudeur étonnante. Vous verrez sur la plage de Copacabana des filles d’une quinzaine d’années « défiler » sur le sable avec les fameux « fio dental » (fil dentaire) qui ont fait la réputation du Brésil mais vous ne verrez jamais de « top less » (d’ailleurs interdit par arrêté préfectoral). La femme brésilienne attend de l’homme que celui-ci lui fasse la cour avec délicatesse. Les Brésiliens sont familiers du jeu de séduction, du coq et de la poule. Alors que les hommes se bâtissent des musculatures de gladiateurs pour pouvoir bomber le torse, les femmes s’évertuent à se rendre toujours plus belles, plus attrayantes, en achetant des décolletés toujours plus suggestifs, des talons toujours plus hauts, en se lissant les cheveux (d’où le « lissage brésilien »), en se refaisant maintes et maintes fois les parties du corps à coups de bistouris et de liposucions . La femme brésilienne s’amuse à être contemplée et admirée, elle aime se faire désirer.

Défile pendant le carnaval de Rio le 5 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/pano_philou

Défile pendant le carnaval de Rio le 5 février 2008. Crédits photo: flickr/CC/pano_philou

 

Peut-être que finalement les relations entre sexes opposés au Brésil peut se résumer non pas à la Samba des femmes plantureuses à plume mais plutôt à cet élégant pas de deux que mènent les porteurs de drapeaux de Vai-Vai. Une espèce de face à face délicat, sensuel mais subtil, une danse de séduction où aucun n’a le pouvoir mais se dévoue à suivre les pas de l’autre. Un tango au rythme de la Samba.

Paul Divet

Note : Ce regard a été écrit par un jeune homme. Tout côté subjectif qui pourrait être perçu dans la lecture de cet article est donc à nuancer.


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