« La favela la plus sale de Rio » : recycler pour mieux résister

La rue entaille les bas flancs de la colline, laissant le passage ouvert aux motos et aux quelques voitures de police qui défilent avec lenteur entre les maisons et les bars. Malgré sa proximité des grandes avenues, les piétons sont maîtres du chemin, encombré de marchands de fruits et de jouets, de tables en plastique pour les buveurs de bière, d’enfants et d’adultes faisant leur descente quotidienne vers le travail, l’école, la plage. La rue san Roman est une fuite du rythme effréné de la ville : elle est un avant-goût de ce monde isolé, gigantesque, mais impitoyablement soudé de la Favela.

La montée de San Roman

La montée de San Roman / Crédits photo : CrossWorlds/Manuel Monteagudo

Parmi cette foule bruyante, des figures hagardes marchent d’un pas vif, trimballant des sacs plastiques sur leurs épaules. Ils ont une odeur étrange, un mélange de guaraná, de Coca Cola et d’eau de mer, les jambes ensablées, et une démarche nerveuse, mais quelque peu endormie. Les passants leur ouvrent le chemin, en leur adressant parfois un regard qui peine à cacher l’inquiétude. Ces marcheurs n’ont que faire du petit univers de la rue san Roman : leur regard reste le même lorsqu’ils fouillent les poubelles, quand ils marchent parmi les voitures de l’Avenue Atlantica, ou quand ils croisent les polices militaires, postées à chaque entrée de la Favela.

L’homme aux jambes ensablées prend un détour de l’avenue, montant sur le flanc de la colline. Un gigantesque bâtiment l’attend, entouré de bouteilles en plastique et de boites de conserve. Il entre dans le hangar, passe son sac à Nivaldo Cavalcante, l’un des recycleurs, qui le pèse sur une balance arrangée entre les amas de plastique. Après brève discussion sur le poids véritable de la marchandise, on arrive à un accord, et Nivaldo lui temps un billet de 5, 10 reais. L’homme reste alors à échanger des plaisanteries avec le recycleur, ou bien repart aussi vite, promettant de nouveaux sacs. Parfois même, il ne dit mot, et ressort du bâtiment pour monter un peu plus à l’intérieur de la colline. Nivaldo sait bien ce que les porteurs de sacs cherchent là haut, mais garde le silence.

Une bâtiment de métal sur les flancs de Cantagalo

Une bâtiment de métal sur les flancs de Cantagalo / Crédits photo : Manuel Monteagudo

 

Cracudos.  C’est par ce raccourci (Junkie, accro do crack) que les Cariocas désignent ces figures immanquables lors des soirées du quartier de la Lapa ou aux rebords de la plage, fouillant les poubelles à la recherche de cannettes ou de bouteilles vides à revendre. Ce terme résume l’image que l’on se fait de leur vie, et du but de leurs efforts : avoir de quoi s’acheter du crack chez les trafiquants. Nivaldo reconnaît la complexité de la situation:

Tout le monde sait ce qu’ils vont chercher là haut. Mais je ne peux pas les empêcher d’êtres accros, ni les trafiquants de profiter de leur faiblesse. Je préfère toujours les aider à se faire de l’argent honnêtement, en les traitant avec dignité. Ils sont surtout habitués à qu’on les considère comme des ordures.

La favela la plus sale de Rio

Nivaldo, la cinquantaine, laisse ses gants sur la table. Avant d’être recycleur, il était coiffeur. Pendant que Nivaldo déjeune, Leandro Abrantes, un jeune homme de 28 ans, prend sa relève en triant bouteilles et canettes.

Leandro Abrantes et Nivaldo Cavalcante / Crédits photo : CrossWorlds/Manuel Monteagudo

Leandro Abrantes et Nivaldo Cavalcante / Crédits photo : CrossWorlds/Manuel Monteagudo

Tous deux se sont lancés dans l’aventure Favela mais limpa il y a trois ans, lors des actions de “pacification” dans la Favela de Cantagalo. “À l’époque, on disait souvent que nous étions la favela la plus sale de Rio de Janeiro, et la Police déclarait qu’un meilleur ramassage de détritus viendrait avec leur intervention. Mais on les voyait surtout échanger des tirs avec les trafiquants…”, raconte Nivaldo. À cause des ruelles étroites et des maisons entassées de la Favela, le traitement des déchets est un problème d’assainissement et de santé publique pressant. Nivaldo et Leandro décident alors de prendre la situation en main et de contribuer à une véritable amélioration. Nivaldo poursuit :

Il ne s’agit pas seulement de nettoyer la Favela de ses détritus, mais de les recycler. Nous réunissons les déchets plastiques et les canettes, nous les compressons et les vendons à des usines réparties dans la ville : tout ce travail nettoie la communauté, et il génère aussi des emplois !”.

« Les gens nous associent à la drogue »

Ce bâtiment comblé de plastique et de canettes n’est pas le premier à recevoir le projet de recyclage il ne sera sûrement pas le dernier. Un jour, ils ont déjà été délogés par la mairie, sous prétexte que leur bâtiment n’était pas déclaré. Leandro se souvient. “Sans espace où nous réinstaller, on pensait que c’était fini. Mais une amie m’a parlé du groupe MEU RIO (une ONG qui soutient des réclamations citoyennes en faisant pression sur le gouvernement par des campagnes médiatiques) qui nous a prêté main forte. Finalement, les gens de la mairie nous ont appelés, et ils nous ont offert un nouveau terrain où nous installer”.

Mais les soucis ne sont jamais loin. “Même s’ils nous ont concédé ce terrain, il n’est que temporaire à leurs yeux. Ils parlent souvent de nous déloger, et ils ne nous fournissent aucun soutien pour nous aider à le légaliser. En réalité, c’est à peine si les gens de la municipalité reconnaissent notre travail.”

Et ce n’est pas le seul problème. Le coût des matériaux et du délogement ont sévèrement endettés les deux entrepreneurs. Nivaldo se lamente : “Nous essayons autant que possible de nous faire connaître, de montrer que notre travail bénéficie toute la communauté. Il nous faut des partenaires qui nous aident à payer le matériel, des institutions de la Favela qui nous donnent leur matériel à recycler.” Avec les moyens dont ils disposent, ils ne peuvent pas payer d’employés qui parcourent la Favela pour récolter les déchets recyclables. Pour l’instant, la source la plus soutenue de matériel reste celle des Cracudos, ce qui malheureusement n’aide pas à leur réputation. “Les gens nous associent à la drogue, à la saleté, mais ça ne devrait pas être la cas ! Notre projet rend la communauté plus saine, en recyclant mais aussi en offrant un travail à des gens qui pourraient obtenir leur argent par des voies malhonnêtes”, explique Nivaldo.

La solitude est difficile à vivre. Souvent, Leandro et Nivaldo ont tenté de s’approcher des écoles ou des Églises, mais le succès est mitigé. “Les seuls à avoir voulu nous offrir un soutien financier considérable sont les trafiquants, mais nous refusons à chaque fois. Nous ne voulons pas devenir leurs vassaux”, déclare Leandro. Pourtant, la société de la Favela semble irrémédiablement tiraillée entre le pouvoir de la police et des trafiquants de drogue. Leandro continue :

“Pour les policiers, pacifier, ça veut dire tuer les bandits. Mais ils ne font que les rendre plus violents. »

« Notre Favela a 100 ans : depuis sa naissance, l’État n’a jamais été là pour nous aider, donc, les gens préfèrent les trafiquants qui leur offrent une protection », explique-t-il. « Si les flics veulent vraiment les éradiquer, il faut qu’ils aident à améliorer la communauté, en s’assurant que les enfants vont à l’école, en aidant dans le nettoyage et la sécurité… Alors, les trafiquants perdront toute emprise sur nous !”

Retrouvez à ce propos notre dossier spécial sur la pacification des favelas de Rio.

« Il faut absolument qu’on nous connaisse, tous ! »

Le monde isolé de Cantagalo n’est ni un paradis perdu, ni un enfer insoutenable. Comme toutes les Favelas, ce n’est pas un quartier : c’est quasiment un monde parallèle, que la ville a souvent traité comme un problème. Depuis les pacifications, la solution offerte n’est pas bien meilleure : on est passé de la domination des trafiquants à une guerre froide entre la police et eux. Cette société a depuis longtemps appris à grandir malgré tout, par des tours d’équilibriste entre la pression des pouvoirs et du besoin.

Aujourd’hui, grâce à Internet et aux initiatives innovatrices de la jeunesse, qui met en contact ses habitants avec des activistes du Brésil et du monde, les habitants de Cantagalo peuvent s’attendre à une alternative à ce jeu de pouvoirs… Mais ce n’est qu’un début timide. Nombre de leurs projets peinent encore à survivre, et s’efforcent toujours à sortir de leur isolement. Pourtant, la communauté est créative. « La presse ne vient ici que pour parler de morts ou d’affrontements avec la police », s’indigne Nivaldo. « Mais chaque fois qu’un reporter s’approche pour nous interviewer, on les ballade dans toute la Favela pour leur montrer tous les autres groupes créatifs qui existent ici ! Il faut qu’on nous connaisse pour que l’on nous soutienne, pour grandir. »

Le projet Favela mais Limpa n’en est qu’à ses commencements. En attendant le jour où ils pourront nettoyer toute la colline, les deux amis continuent à trier les déchets que les voisins et les immanquables Cracudos leurs apportent à longueur de journée. Ce n’est pas une situation parfaite, mais c’est un terrain gagné avec effort. « Il faut tenir bon ».

Vous pouvez suivre les actions de Favela mais Limpa sur leur page Facebook.

Pour une suivie des activités de la communauté de Cantagalo, ainsi que celle de leurs voisins de Pavão-Pavãozinho, vous pouvez souscrire à la page d’actualités sur la favela.

Manuel.

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