Préserver l’enfance au coeur de Rio

Une gigantesque colline de ciment et de fils électriques, percée de fenêtres et de portes, occupe la moitié de l’horizon. C’est un édifice imposant, presque intimidant, si ce n’est pour les cerfs volants rouges, jaunes et bleus qui planent au-dessus de lui, guidés par des silhouettes d’enfants. Sa surface est couverte de petites maisons colorées, mais leur teint est déjà vieux, et seuls les vibrants papiers peints dans le ciel lui donnent une véritable lumière. Devant elle, une rangée d’immeubles gris et impersonnels, puis la mer, immense et bleue. Soudain, un grondement.

Une traînée d’eau gigantesque se soulève et approche la côte. Elle commence par lécher la promenade, arrachant les pierres noires et blanches, les poteaux, le goudron, les voitures. Puis, les premiers immeubles du quartier sont rasés, leurs fondations inondées par la mer imparable. Les hommes de la colline savent que ce sera bientôt leur tour : les cerfs-volants sont abandonnés par les enfants. Une dernière vague, regorgeant de décombres et d’écume, s’élève devant eux, prête a l’engloutir complètement. Un enfant solitaire dans cette foule en panique, ferme les yeux face à la colonne d’eau qui s’abat sur lui. Il est emporté par les flots, avec tous les décombres de la ville.

Soudain, il sent une force impressionnante le soulever tout entier, et le propulser hors des flots. Il rouvre les yeux, et se retrouve soutenu par une main gigantesque. Sous lui, la mer a dévoré la ville entière, et le sommet de sa colline est devenu une île, d’où quelques rescapés commencent à sortir, observant le nouveau paysage. L’enfant se retourne pour connaître le visage du géant qui l’a sorti des flots. C’est son père, coiffé d’un casque d’aigle, qui l’observe, serein, heureux de l’avoir tiré du désastre.

 

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Crédits photo : Hamoon Nasiri

 

Cette dernière scène est reproduite sur un mur immense, bordant une place de la Favela de Cantagalo. Carlos Esquivel (« Acme »), son créateur, a choisi le lieu idéal pour qu’elle soit vue de tous. Encore sur les bases de la colline (« morro »), mais séparée de Copacabana par un dédale de ruelles, cette place est l’un des lieux de rencontre de choix pour la Communauté recevant matchs de foot, marchés ou barbecues

Acme a laissé une trace évidente de lui même dans cette peinture immense : les traits du père sont calqués sur les siens. Cela ne relève pourtant pas de la mégalomanie, mais d’un sentiment profond d’engagement : cette peinture représente ce qui, pour lui, est l’enjeu de tous ses efforts : l’avenir des enfants.

Une enfance déracinée de la Favela

Artiste de rue et activiste politique, Acme a eu une enfance différente de beaucoup d’autres hommes de sa communauté. Ses parents, venus des villes appauvries du Nordeste brésilien, se sont installés dans le morro de Cantagalo-Pavao-Pavaozinho, au cœur de Rio de Janeiro, afin de trouver une vie meilleure. Carlos Esquivel est né au cœur de cette favela grandissante, qui vivait alors presque ignorée de la ville, suivant ses propres règles et survivant avec les moyens disponibles. Les parents de Carlos, alarmés par le chaos de la communauté, décidèrent de maintenir leur fils dans la maison aussi souvent que possible.

« C’était dur, mais c’est grâce a la solitude que je me suis mis à dessiner », raconte Acme avec un demi sourire.

Envoyé à l’adolescence chez sa grand mère, dans le lointain État du Mato Grosso, il rêve de retourner à Rio. Ce qu’il fera à l’âge de ses 18 ans. En attendant, il dessine.

Une fois de retour dans la capitale, conscient des attentes de sa famille, il tente de commencer une carrière sérieuse dans l’armée, mais passe ses permissions à dessiner sur les murs de la ville, la nuit. « C’était devenu évident que l’armée n’était pas pour moi. Il fallait que je prenne le risque de devenir un artiste ».  Toutefois, depuis son départ au Mato Grosso, le monde de la Favela qu’il connaissait s’était transformé. Une barrière le séparait de ses anciens amis : beaucoup étaient tombés dans le circuit des cartels, ou morts victimes des affrontements de rue.

S’éloigner pour pouvoir grandir ?

Jusqu’à aujourd’hui, Acme n’a pas de bons souvenirs de son enfance solitaire, mais il reconnaît que c’est en partie grâce a elle qu’il a réussi à échapper, tant bien que mal, aux dangers de la Favela. D’aucuns diraient que cette violence est une chose du passé, et que depuis les pacifications, les Favelas ne sont plus le fief des Cartels. Mais l’artiste n’est pas dupe : avec l’arrivée de la police, les narcos sont moins ostentatoires, mais leur présence se fait toujours sentir. Tant bien que mal, et malgré certains moments difficiles, Acme a su grandir comme artiste dans cette ambiance de tension et de non-dits.

« Mais maintenant que je suis père, je me demande comment élever mes gosses dans ce monde dangereux, sans leur faire vivre l’enfer, sans les isoler non plus ».

Artiste-tuteur des gosses du quartier 

Acme et sa famille habitent une maison en bois, au sommet de la colline. A deux pas de leur jardin, un grand espace en terre inoccupé est le terrain de jeux des enfants du quartier. Quitte à ce que son fils soit libre de jouer là-bas, Acme et sa femme, Iani, tentent de garder un œil sur cet espace en se faisant tuteurs des enfants. Toutes les semaines, des ateliers manuels  sont organisés dans le jardin familial, qui est devenu un nouvel espace de jeu.

Crédits photo : CrossWorlds/Manuel-Antonio Monteagudo Gauvrit

Crédits photo : CrossWorlds/Manuel-Antonio Monteagudo Gauvrit

 

Le quartier d’Acme est un véritable microcosme, qui semble par moments isolé du rythme de la Favela. Construit en altitude, beaucoup plus vert et espacé que le labyrinthe de ciment des niveaux inférieurs ; on y voit l’horizon tout entier. C’est un univers d’enfants, de mères, et d’adolescents : les pères passent la journée a travailler dans la ville. Tout semblerait propice à créer un petit monde protégé des dangers de la Favela.

Mais la réalité reprend souvent le dessus, et même si elle se fait discrète, la police armée fait aussi des rondes dans les parages. On sent chez les élèves d’Acme et de Iani une éducation qui contraste avec le comportement de certaines mères, qui ont parfois l’air moins matures que leurs enfants. Et les troupes d’adolescents qui s’isolent dans les balcons, ignorant le jeu des enfants, paraissent beaucoup moins souriants.

Les enfants de la Favela lui donnent toute sa couleur et sa joie de vivre, d’autant plus que, pendant la journée, ce sont eux qui la remplissent. Mais si la Favela continue a être un terrain de violence, jusqu’à quand peut on les protéger ? Est-ce que tous ces enfants seront capables de grandir en refusant de participer dans cette guerre froide entre la police et les cartels ?

En décembre de l’année dernière, une grande fête de Noël a été organisée dans le quartier. Au programme : musique, danse, visite du Père Noël, feux d’artifices… Ca a été l’occasion de voir les enfants occuper cet espace la nuit, accompagnés de leurs familles.  A nouveau, l’utopie de ce quartier protégé pour les enfants paraissait possible.

« Mais il a fallu que je contacte la police, pour qu’elle ne se méprennent pas : les agents auraient pu croire que les feux d’artifices étaient un  signal des trafiquants de drogue », précise Acme.

La Favela n’est pas un lieu idéal pour grandir, quoiqu’Acme fasse tout son possible pour créer un environnement sain pour les enfants, pour artificiel qu’il soit. Mais cette protection ne peut être éternelle. Les Favelas continuent d’être des quartiers de deuxième zone, ignorés du gouvernement et craints par les cariocas, où le pouvoir est l’enjeu de la lutte entre la police et les cartels. Tant que cette violence structurelle ne disparait pas, les tentatives de protection comme celles d’Acme et de Iani n’auront qu’un bien faible impact.

Manuel-Antonio
@ManuelMontea

 

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