Restons positifs ! La Brasil attitude

A l’entrée du fort de Leme au bout de Copacabana, sur les plus hauts buildings de l’agitée Avenue Paulista à São Paulo, on la retrouve partout : des plus simples peintures qui colorent les murs délabrés des ruelles des favelas jusque sur les uniformes des militaires qui luttent contre la déforestation et le braconnage sur les rives de l’Amazone. Contrairement à beaucoup de pays, la devise nationale est bien connue de tous et pour cause, le drapeau brésilien arbore fièrement les mots sacrés de la nation : « Ordem e progresso » (« Ordre et Progrès »). Pourtant, il semble que l’ordre et le progrès ne soient pas forcément toujours les maitres-mots dans la prise de décision de Brasilia. Mais alors quel poids peut-on attribuer à ces mots ? Décryptage d’une devise à géométrie variable.

Illustration tirée du blog wanasemafestival.blogspot.com

Le drapeau brésilien : « ordem e progresso »

Auguste Comte à la sauce brésilienne

Sur la scène internationale, le Brésil a joui ces dernières années d’une importance accrue notamment grâce à ses performances en matière économique et sociale. Mais l’une des grandes forces du pays remonte à bien plus longtemps. Depuis la proclamation de la République en 1889, le Brésil s’est appuyé sur une puissante diplomatie et un « soft power » d’avant-garde qu’il n’a cessé de cultiver et de renforcer jusqu’à nos jours. Même dans les périodes où la démocratie brésilienne a sombré, l’élite diplomatique continuait d’exercer une influence disproportionnée par rapport au véritable poids du pays dans le système mondial.

Les valeurs de la République brésilienne se sont donc construites à travers l’exercice de ce « soft power ». Une sorte d’improvisation qui réussit souvent aux Brésiliens et qui leur a permis de bâtir leur identité et leur image dans le monde. Sans surprise, les Brésiliens ont adopté l’attitude du « géant gentil », de la force de la nature au noble cœur, le voisin à la carrure de déménageur qui porte vos courses et aide les retraitées à traverser la rue. Attitude qui s’est accompagnée d’une série de convictions introduites notamment par l’un des seuls véritables héros nationaux : le Baron du Rio Branco, ministre des affaires étrangères entre 1902 et 1912. Le Baron a créé le socle dont hérite tous les diplomates brésiliens aujourd’hui en accordant de l’importance au refus de l’ingérence, à la défense inconditionnelle du multilatéralisme, à la recherche permanente de consensus et à la promotion du dialogue. Cette ligne de conduite, la diplomatie brésilienne, malgré les changements de régimes et de gouvernements, ne s’en est jamais écartée. Preuve de cette identité assumée, le Brésil n’a pas connu de conflit ouvert avec l’un de ses voisins depuis 1870 et la fin de la Guerre du Paraguay.

Telles sont donc les valeurs du Brésil moderne, du Brésil indépendant. Cependant, la devise héritée du colonisateur européen a perduré, elle est inscrite sur le drapeau et semble aussi avoir trouvé sa place dans le « patch-work » des valeurs qui animent la République brésilienne. Auguste Comte, principal initiateur du courant positiviste ne l’a sans doute pas anticipé, mais sa maxime a bien réussi sous les Tropiques. Les Brésiliens lui ont simplement ajouté une pointe d’exotisme, un étrange mélange de saveurs, un peu de cachaça dans le vin.

Crédits photo - Paul

Une plage brésilienne. Crédits photo: CrossWorlds/Paul Divet

 « Ordre »

« On va s’arranger »

Lorsque l’on arrive pour la première fois au Brésil, la tendance est à soupirer, regarder avec consternation le système d’organisation brésilien et douter même, une main sur le front, de son existence. Et ce, dans n’importe quel contexte et situation du quotidien. La réponse est en réalité, bien plus complexe. La logique brésilienne fonctionne de telle sorte qu’un ordre établi est respecté jusqu’à ce qu’il soit inefficace pour un cas particulier. Dans ce cas, on recourt à la technique (typiquement brésilienne) de traitement des « cas particuliers » communément appelée : le « jeitinho » ou « petit arrangement ». Ce qu’il faut savoir est que, comme toute règle qui s’applique aux exceptions, celle-ci est presque plus souvent utilisée que la règle établie. D’où cette impression illusoire d’un pays empêtré dans un chaos infernal et perpétuel, fantasme carnavalesque.

Il existe un seul domaine où le « jeitinho » est inapplicable : les procédures administratives. L’administration brésilienne ne peut être comprise que par une métaphore. Imaginez un buisson de ronces. Imaginez que vous devez traverser ce buisson pour parvenir au document administratif dont vous avez besoin. Pour cela, il vous suffit de déplacer la ronce, penseriez-vous. Mais toute la subtilité de la bureaucratie est là : en soulevant la première ronce, vous soulevez deux autres ronces. Vous décidez donc de soulever ces deux ronces pour dégager la route, mais celles-ci en entrainent encore d’autres et ainsi de suite jusqu’à ce qu’après plusieurs mois de jardinage et multiples écorchures aux pansements coûteux vous obtenez le précieux sésame.

L’ordre brésilien au quotidien

La conception de l’ordre au Brésil est donc toute relative mais surtout paradoxale. La bureaucratie du pays peut être d’une absurde lourdeur mais pourtant, tout le système administratif brésilien est informatisé et d’une accessibilité déconcertante (pour un Français). Les principales favelas de Rio ne profitent d’un réseau d’électricité que depuis quelques années mais pourtant, on trouve des bornes wifi avec facilité à travers la ville. Il est impossible de trouver une construction publique qui n’est pris du retard dans l’ensemble du territoire mais pourtant, le métro se développe rapidement dans les principales villes et la ville de Curitiba est un modèle de ville durable. Les manifestations massives de l’été 2013 ont submergé les forces de l’ordre mais pourtant, Rio organise chaque année un Carnaval qui rassemble plus de cinq millions de personnes et un Réveillon qui en réunit deux millions. Et enfin, exemple le plus parlant : le fameux string est socialement accepté (et même promu) sur les plages mais la pratique du topless est strictement interdite. « O pais da contradição » comme chante le compositeur Lenine…

« Progrès »

L'endurance brésilienne. Image tirée du blog tatulyytinen.wordpress.com

L’endurance brésilienne.

La notion de progrès est née au XIXe siècle, à une époque où les Européens étaient soucieux de classer les civilisations qu’ils découvraient par niveau de développement. Il y avait trois stades : l’Occident, le Moyen-Orient et le reste. A l’époque du courant positiviste, le progrès était donc le mouvement auquel devait aspirer tout peuple, nation, Etat désireux de se rapprocher de la civilisation européenne. Le concept de progrès avait surtout l’avantage d’en impliquer un autre : le retard. L’Occident a donc complaisamment étiqueté les deux autres stades comme « en retard » ou plus tard, de façon plus politique correct : « en voie de développement ». Aujourd’hui, le progrès ou le retard n’ont évidemment plus la même signification. L’Occident ne peut plus avoir la prétention de se considérer comme la partie du monde la plus développée et encore moins détenir les clés du succès comme l’ont montré les exemples chinois et indien.

Comment juger alors du progrès qu’a accompli le Brésil durant ces dernières années ?

Progrès économique

Si l’on parle de progrès économique, il faut bien sûr parler des importants efforts en infrastructures et notamment dans le pétrole avec le géant Petrobras détenu dans sa quasi-totalité par l’Etat mais aussi dans les entreprises prometteuses privées ou semi-privées à travers un fonds d’investissement public très actif. Le gouvernement Lula a su profiter de la stabilisation économique issue de la régulation de l’hyperinflation par son prédécesseur, Fernando Henrique Cardoso (1995-2003) et a garanti une croissance continue pendant l’ensemble de ses deux mandats. Résultat : de 2003 à 2012, le Brésil est passé du rang de 13e à 6e économie mondiale. Cette croissance soutenue a permis de remettre dans le vert tous les indicateurs économiques avec notamment la création de plus de 15 millions d’emplois formels et l’accès de près de 40 millions de Brésiliens à la classe moyenne.

Progrès social

Quant au progrès social, Lula et ses compères ont largement investi dans l’éducation qui reste de qualité médiocre, il a donné accès à beaucoup de jeunes des classes les plus pauvres à l’université et a permis avec des programmes comme Fome Zero (« Faim Zéro ») et de successives augmentations du salaires minimums (hausse de 62%), de sortir 28 millions de personnes de la misère. Lula a également choisi de poursuivre un programme déjà commencé par le président Cardoso de la « Bolsa Escola » qui deviendra sous Lula « Bolsa Familia » (« Bourse Famille ») qui assure un revenu minimum aux familles ayant des enfants scolarisés ou des personnes âgées à charge. Les chiffres de la santé progressent également avec le recul du SIDA et de la mortalité infantile alors que l’un des principaux fléaux du pays, l’inégalité commence à prendre quelques coups. L’indice GINI du Brésil reste l’un des plus forts au monde autour de 0.6 mais le premier mandat de Lula peut se vanter d’avoir fait progresser le revenu des 10 % les plus pauvres de 72 % tout en augmentant celui des 10 % les plus riches de 11 %.

Progrès politique

En matière de progrès politique enfin, le Brésil clame toujours haut et fort sa légitimité en tant que grande puissance dans les organisations multilatérales et les négociations internationales. Toujours candidat pour un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, la politique étrangère de Lula s’est différenciée de ces prédécesseurs par une tendance à l’indépendance mais aussi à la diversification. Lula a continué de renforcer les liens avec les alliés traditionnels tout en créant de nouveaux liens avec des groupements comme les BRICS, le G20, IBSA et co. ainsi qu’en apportant son soutien à des leaders « controversés » comme Hugo Chavez ou encore Bachar el-Assad. En bref, Lula a embrassé à part entière son rôle de « grand-gentil-cherchant-le-consensus » sur la scène internationale.

On peut donc utiliser aujourd’hui, le mot qui traduit le mieux la situation du Brésil actuellement qui est celui d’émergence. Mais l’émergence n’étant par définition qu’un mouvement transitoire et surtout provisoire, on ne peut pas dire que le Brésil sera un pays émergent pour toujours comme semble s’en moquer les propres Brésiliens en parlant de « l’éternel pays émergent ». On peut donc légitimement affirmer que le progrès accompli par le Brésil durant les dernières années lui ont permis d’acquérir le statut de puissance moyenne à vocation mondiale.

« Et »

Peut-être finalement que la solution à toutes ces contradictions se trouvent là, dans la jonction des deux mouvements. Le Brésil doit viser l’ordre et le progrès ou plutôt l’ordre dans le progrès. Le progrès des années Lula et la croissance plus faible du gouvernement Dilma ne doivent pas prendre en otage l’ordre et l’ordre ne doit pas, à son tour, juguler, comme il l’a si longtemps fait par le passé, le progrès. Le Brésil doit réussir à profiter de son émergence tout en travaillant à renforcer ses institutions, ses commissions de contrôle, l’efficacité de ses politiques publiques.

Mais n’est-ce pas là qu’une vision euro-centrée, positiviste de la chose ? Non. Au regard de l’histoire brésilienne, on s’aperçoit que la maxime de Comte a été un fil rouge tout au long des coups d’états, changements de régimes, proclamations de républiques, constitutions… La devise nationale a toujours eu et continue d’avoir son influence dans l’évolution que connait la politique brésilienne depuis l’indépendance en 1822. Le pays a toujours oscillé entre accorder plus d’importance à l’Ordre pendant les dictatures militaires et au Progrès dérégulateur et désorientant pendant les années libérales de Collor de Mello et même de Lula. L’important est donc de trouver l’équilibre.

 

Paul Divet

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