Rio de Janeiro, une ville assoiffée de Monde

“C’est comme ça qu’ils deviennent des cracks”. L’Homme me dit ces mots d’un air satisfait, sans quitter des yeux le ballon qui roule, rebondit, et s’enfonce par instants dans le sable de Copacabana.

La chaleur est intense. Les touristes traversent vite la promenade de pierre blanche et noire pour atteindre la mer, loin derrière le sable et les terrains de foot. Pourtant, rien n’empêche une vingtaine de jeunes hommes de courir torse-nus sous le soleil.

Bien vite, on oublie le score et les équipes, seul reste le spectacle de chacun des joueurs. Crédits photo : Crossworlds/Manuel Monteagudo

Bien vite, on oublie le score et les équipes, seul reste le spectacle de chacun des joueurs. Crédits photo : Crossworlds/Manuel Monteagudo

Célébrer le football à Copacabana

“Jouer sur le sable, c’est ce qui forme nos meilleurs joueurs” continue l’Homme en m’adressant un regard connivent, avant de se rasseoir bien à l’ombre du posto, pour continuer à savourer le match. Il semble habitué à répéter ce discours au premier gringo qui veuille l’écouter, comme pour l’assurer de la supériorité du football brésilien. Quoiqu’il en soit, plus de six mois après la Coupe du Monde, le football reste central dans le quotidien carioca. Les footballeurs ne sont pas les seuls à braver la canicule : une foule d’enfants et d’adultes, des parents, des amis, des copines sont assis autour d’eux, sans perdre le ballon des yeux.

Assis à peu de mètres de ces jeunes enthousiastes, le match cesse d’être une affaire de stratégies, de tactiques collectives. La chaleur m’a fait oublier le score depuis longtemps, et les mouvements vertigineux des joueurs effacent tout semblant de coordination. Sur cette grande étendue de sable blanc, ce sont leurs silhouettes maîtrisant le ballon qui attirent tous les regards. Et ils le savent.

Que ce soit un petit dribble, un gracieux coup de tête ou  un tir inattendu, le moment d’intimité entre le footballeur et le ballon est vécu avec grâce, pour le bonheur du public. Pendant ces fractions de seconde, la dynamique du jeu semble s’arrêter, et l’on passe a une rapide démonstration d’adresse. Les plus jeunes s’enthousiasment et tentent d’imiter les plus beaux gestes. L’Homme, depuis son siège dépliable, semble plus sceptique. Comme averti par mon enthousiasme, il me lâche une nouvelle maxime : « Ne t’y méprends pas, ils font ça que pour être pris ».

Cette phrase me fait un effet désagréable. Elle m’évoque l’image stéréotypée du gamin de la favela qui sort de la pauvreté suite à être découvert par une équipe de football. Ce vieux cliché a sans doute un fond de réalité, mais dans le Rio que j’ai connu, cette image glorieuse du football à un arrière goût de mensonge.

Après la Coupe, le spleen

Je suis arrivé à Rio de Janeiro à la fin du mois de juillet, à peine la Coupe du Monde terminée. La ville était encore jonchée de ses traces, qui prirent des mois à disparaitre. Sur la promenade de Copacabana, un gigantesque squelette de ferraille s’oxydait tranquillement, longtemps après avoir servi à retransmettre les matchs au public du monde entier. Dans certains coins de la ville, on peut encore trouver des affiches fléchées arborant fièrement le mot « Maracanã », pour nous indiquer le métro le plus proche. Dans le quartier de Santa Teresa, le beau mural représentant l’équipe brésilienne et ses supporters est toujours là, quoi qu’aucun des joueurs n’a été épargné des moustaches, cornes ou seins que les cariocas ont bien voulu leur greffer.

La Coupe du Monde a laissé une triste gueule de bois a la ville, qui tente à tout prix de cacher son malaise. Mais l’effort est vain, les symptômes sont manifestes, et un parfum d’amertume entoure ce que la Coupe a laissé derrière elle. Si la ville veut se montrer toujours dynamique et enthousiaste devant la promesse des Jeux Olympiques de 2016, les Cariocas semblent être secrètement essoufflés. Et si de nombreux Brésiliens veulent garder une façade optimiste, les murs de la ville dévoilent un autre mal-être.

Il ne s’agit pas simplement des slogans « Fifa Go Home » qui jonchent quasiment tous les quartiers de la ville – il est impossible de traverser Rio sans lire cette phrase au moins une fois – mais des graffitis élaborés qui narguent tout l’enthousiasme de la Coupe du Monde. Les rares muraux célébrant l’événement sonnent faux face à ce street art désenchanté. «Futebol-arte… de fazer dinheiro ». Ces mots durs, écrits avec les couleurs du drapeau brésilien, entourent la caricature d’un bureaucrate de la FIFA. Dans certaines ruelles, une phrase nous questionne, angoissée : a Copa é pra quem ? Comme si les Brésiliens commençaient a douter du bien fondé de l’enthousiasme mondialiste…

Ignorer la fatigue pour maintenir son jeu

Les conséquences néfastes de la Coupe du Monde sont devenues un lieu commun : on n’a cessé de critiquer son manque d’organisation, son impact social ou écologique, mais une fois sur le terrain des faits, le choc entre les discours est impressionnant. Malgré la lassitude des Cariocas, la ville continue à construire avec acharnement :  des grandes avenues sont reformées, des quartiers sont restaurés, et des affiches obsédantes continuent à projeter l’image d’une ville assoiffée de dehors.

Cet enthousiasme est d’autant plus consternant qu’il semble être aveugle, ignorant parfois le bien-être de ses habitants. Le projet Porto Maravilha, une ambitieuse restauration des docks de la ville, avec musées, parcs et salles de concert, se bâtit en délogeant de nombreux foyers trop pauvres pour la « propreté » que l’on veut simuler. L’avenue Rio Branco, l’une des artères de la ville, est a demi coupée pour la construction d’un tramway ultra moderne, « héritage de la préfecture pour la ville ». La Pedra do Sal, haut lieu de la samba carioca, commence à être entourée de projets qui essayent de donner un peu plus de « propreté » à cette région qui vivait jadis de la créativité des sambistas, descendants d’esclaves…

Comme les jeunes footballeurs de Copacabana, tout l’appareil de la ville semble oublier son propre rythme, pour se pavaner face à un immense public, pour aussi longtemps qu’elle aura son attention.

Football: Art de faire de l'Argent

« Football-Art… de faire de l’Argent ». Crédits photo : Crossworlds/Manuel Monteagudo

 

Quand le ballon nous dépossède

Ce rythme acharné donne le vertige, mais certains bravent le malaise pour avoir leur mot a dire, souvent depuis les lieux les plus ignorés de de la ville. Au plein milieu du quartier de Copacabana, la colline de Cantagalo se détache, à demi couverte de maisons de ciment et de bois. C’est dans une de ces favelas qu’habite Carlos Esquivel, Acme, un artiste de rue qui craint pour le futur de sa communauté. Il y a peu plus de cinq ans, une intervention policière a « pacifié » les favelas de la colline, dans une tentative de faire reculer les cartels de drogue. Désormais, des postes de police sont installés dans des lieux stratégiques, cohabitant tant bien que mal avec la population. Acme, quoique reconnaissant de la sécurité, sent que sa communauté n’en a plus pour longtemps.

« C’est un processus lent, c’est pourquoi très peu de gens réagissent. Mais petit à petit, on nous chasse de chez nous », déplore l’artiste, qu’on a déjà rencontré pour discuter de son engagement auprès des enfants de la Favela. En effet, par leur emplacement surélevé et leur vue extraordinaire sur la plage, les terrains de la colline se font de plus en plus demandés par les Cariocas qui cherchent à fuir les entassements d’immeubles. Déjà à la base de la colline, on commence à voir la Favela côtoyer des bâtiments modernes. Contre l’achat de ces terrains, les habitants de la Favela reçoivent suffisamment d’argent pour déménager dans la Zone Nord, un immense dortoir éloigné de la vie des plages du Sud. La Coupe du Monde a accéléré dramatiquement ce processus de spéculation immobilière, qui grignote progressivement la Favela.

Cet exode progressif représenterait la fin de la cohabitation entre classes sociales qui donnait a Rio de Janeiro sa richesse culturelle. Mais sous ses habits de libre marché et son rythme lent et progressif, peu d’habitants ont la volonté de s’opposer. Seuls quelques collectifs d’activistes et d’artistes comme Acme, tels que le groupe « Favela nao se Cala » tentent de faire front à ce processus. Mais l’angoisse de ne pas parvenir à freiner la ville à temps est dans tous les esprits.

Le match à Copacabana est presque terminé. Les joueurs et leurs remplaçants sont tous finalement exténués. Le score est oublié. L’Homme à ma droite, las, a depuis longtemps quitté son poste a l’ombre. D’autres jeunes hommes viendront prendre leur place. La joie de vivre Carioca n’a pas été entamée, malgré les sacrifices de la Coupe du Monde. La ville, elle aussi, continue ses grands projets, avançant aveuglément vers le futur, faisant la belle pour le public du monde entier. Ces deux cycles poursuivent leur cours, sans que l’un ne freine l’autre. Mais quelques rabats joie commencent à sentir que ce rythme endiablé ne peut être soutenu, que bientôt viendra la collision. Ils ne restent qu’une minorité, et l’épuisement est souvent plus fort que la volonté de se battre. Il faudra encore bien plus pour que l’ensemble des Cariocas réclament au ballon de foot de ralentir son jeu.

Manuel.

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