Entre deux océans, des First Nations réduites au silence

Article publié en janvier 2014

Une devise méconnue : « From sea to sea »

Il est cocasse de parler de devise nationale à un peuple qui ne s’y associe pas. Certes, lorsque j’évoque la formule latine « A mari usque ad mare » extraite de la Bible, je ne suis pas surprise de faire face à des interlocuteurs bouche bée. Tout le monde ne connaît pas son Livre des Psaumes par cœur, moi la première, mais lorsque je tente la traduction en anglais,  «From sea to sea», le même regard incrédule se lit sur les visages.

Pourtant, la devise semble appropriée : elle évoque un pays si grand qu’il flirte avec les côtes de deux océans, une conquête de terres sauvages, avec, au passage, l’apprivoisement d’ours polaires et d’élans. C’est « l’histoire d’une épopée » raconte aussi l’hymne national, épopée qui atteint son apogée lorsque le Canada accueille la Colombie-Britannique dans sa Confédération en 1871 et touche alors les rives du Pacifique. L’expression «From sea to sea» prend soudainement tout son sens et acquiert une dimension officielle en 1906.

From sea to sea.

« From sea to sea », l’emblème canadien

 

Un siècle plus tard, en Colombie-Britannique, on ne la connait pas. Ce n’est pas un manque de patriotisme ; à Vancouver flottent même des drapeaux sur les supermarchés. C’est « quelque chose que l’on nous apprend pas » explique Alexandra Florian, étudiante en quatrième année en littérature anglaise et sociologie de la prestigieuse université UBC ; et aussi quelque chose que l’on ne voit pas, puisque la devise n’est pas gravée sur les écoles ou sur les établissements gouvernementaux comme en France. Sur les plaques d’immatriculation des voitures, on peut néanmoins lire les devises des provinces canadiennes, comme le très célèbre « Je me souviens » québécois mais cela, je l’ai appris grâce à une habitante de Winnipeg âgée d’une quarantaine d’années – qui ne connaissait d’ailleurs pas la devise nationale. L’actuelle jeunesse de Colombie-Britannique, elle, ne semble pas plus s’identifier à la devise provinciale « Beautiful British Columbia » qu’à la formule  « From sea to sea ».

La différence peut s’expliquer par le contexte de naissance des devises française et canadienne : la nôtre est née de notre révolution, d’une bataille déchirant notre peuple au nom d’une croyance en des valeurs tandis que la leur évoque davantage un défi plus qu’une bataille, le défi de l’homme qui s’aventure sur les territoires de Mère Nature. La nôtre doit sans doute sa notoriété aux valeurs qu’elle véhicule, aujourd’hui devenues universelles, dont on se pare pour revendiquer nos droits, parfois à tort et à travers. On n’irait pas invoquer dans un tribunal une devise descriptive comme «From sea to sea».

Quoique. Il y a bien une part de la population canadienne qui s’inquiète de la question des territoires : les First Nations. Mais à ceux-là, on brandit la doctrine constitutionnelle de «Peace, Order, and Good Government » et de multiculturalisme pour calmer leurs ardeurs revendicatrices.

 

De la paix, de l’ordre et du multiculturalisme

Il faut l’avouer,  il émane une certaine quiétude dans les rues de Vancouver lorsque l’on croise autant des femmes portant la Burqa que des caucasiennes sportives ou des asiatiques branchées. Le cliché ici est vrai, c’est « très multiculturel », c’est un beau « salad bowl ». Le Canada est d’ailleurs l’unique pays occidental à avoir constitutionnalisé le multiculturalisme.

Le "salad bowl" traverse la rue. Crédits photo - Clara.

Le « salad bowl » traverse la rue à Vancouver au Canada. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Même sérénité dans le respect de « l’Ordre ». Les Canadiens font tout le temps la queue : en attendant le métro, le bus, leur commande au Tim Hortons, leur tour aux remontes-pontes de Whistler… Ils la font même avec le sourire lorsque l’employé qui les sert est trop lent ou lorsque la personne qui installe son vélo à l’avant du bus fait perdre à tous les passagers plus de dix minutes. Mais plus encore que leur patience, leur honnêteté les honore. Pas une fraude dans les transports en commun, pas une tentative d’arnaque dans les fast foods où, bien souvent, les caissiers ne vérifient pas qui récupèrent les commandes. Si ce comportement est dû au « Good Government » canadien, je ne peux encore en juger, mais à petite échelle, le respect de l’ordre établi est frappant.

Se méfier de l’ours 

Le Canada se targue d’être ce pays en paix intérieure. Un grand ours gentil, accueillant sur son territoire toutes les cultures qui, jugées d’égale à égale devant la Loi, apprennent à coexister. Sauf qu’avant d’accueillir des colons et des immigrés, avant de devoir gérer les revendications québécoises, des autochtones vivaient sur place. La Proclamation royale de 1763, traité signé entre ces derniers et les colons, garantissait des droits aux natifs ; mais la révolution étatsunienne engendra un exode des loyalistes vers le Canada et très vite, il fallut faire de la place à ces nouveaux arrivants.

Parlez des Etats-Unis à un Français, il fera la moue et acquiescera au récit du massacre des peuples aborigènes lors de la conquête de l’Amérique ; il s’y attendait, « ces ‘ricains ». Parlez du Canada à ce même Français, révélez-lui l’existence des « residential schools », ces pensionnats autochtones dont le but étaient de « tuer l’Indien dans l’enfant indien », il sera davantage perplexe. Bien que les premiers pensionnats furent fermés dans les années 60 puis que la plupart des enfants indiens purent intégrer l’école ordinaire dans les années 80, la dernière « residential school » ne ferma qu’en 1996… Comment ces gentils bûcherons peuvent-ils avoir participé à un massacre culturel ?

Thomas Moore, image de propagande utilisée par l'Indian Department Affairs en 1897. A gauche, l'enfant sauvage, à droite, l'enfant civilisé.

Thomas Moore, image de propagande utilisée par l’Indian Department Affairs en 1897. A gauche, l’enfant sauvage, à droite, l’enfant civilisé. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Un massacre culturel

Aujourd’hui, le gouvernement canadien reconnait ses fautes. En 2008, le Premier Ministre Stephen Harper a exprimé pour la première fois dans l’histoire du Canada la responsabilité du gouvernement canadien, quelques jours après l’inauguration des « Truth and Reconciliation commissions ». Ces commissions sont des forums où les First Nations témoignent des sévices psychologiques, physiques et sexuels qu’ils ont subis dans les pensionnats – à partir de 1920, les parents étaient envoyés en prison s’ils ne livraient pas leurs enfants.

Devant l'entrée du coliseum, à la Truth and Reconciliation Commission en septembre 2013. Crédits photo - Clara.

Devant l’entrée du coliseum, à la Truth and Reconciliation Commission en septembre 2013. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Le coliseum où témoignent des personnes First Nations. Crédits photo - Clara

Le coliseum où témoignent des personnes First Nations. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Des personnes habillées de vert circulaient dans les rangs afin d'apporter un soutien psychologique aux spectateurs si les propos révélés les choquaient - la société canadienne étant peu au courant. Crédits - photo - Clara.

Des personnes habillées de vert circulaient dans les rangs afin d’apporter un soutien psychologique aux spectateurs si les propos révélés les choquaient – la société canadienne étant peu au courant. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Lorsque j’assiste à l’édition 2013 de la Truth and Reconciliation en septembre dernier, je suis frappée par la douleur exprimée face au dénuement actuel : les enfants envoyés dans ces pensionnats ne sont jamais parvenus à récupérer le bagage culturel de leurs communautés et la plupart avoue avoir sombré dans l’alcoolisme. Les nouvelles générations aussi racontent : la marginalisation quotidienne, l’harcèlement dans les écoles, la difficulté à faire des études supérieures. Mais leur discours n’est pas crédible aux yeux des deux étudiantes  de UBC et SFU, universités de renom, avec qui je discute un soir : « ce sont des paresseux, ils ont des bourses pour étudier et n’en veulent pas » ou encore « ils prennent la place d’autres étudiants dans certaines universités simplement parce qu’ils sont aborigènes ».

P1020098

Témoignages de générations différentes. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Témoignages de générations différentes. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

Témoignages de générations différentes. Crédits photo: CrossWorlds/Clara Wright

 

Pour lutter contre ces stéréotypes, des professeurs First Nations souhaitent intégrer les « natives studies » au programme des écoles. Mais une étude datant d’octobre dernier révèle que la demande fait majoritairement face à des refus : pourquoi parler d’une minorité plus qu’une autre ? « The Aboriginal people are not the only people here ». Sous prétexte que l’école doit être un espace multiculturel neutre, sous prétexte que le Canada est un pays où les principes constitutionnels (bien pratiques) de paix, d’ordre, de bon gouvernement et de multiculturalisme règnent, est justifiée la réduction au silence de l’histoire d’un peuple maltraité, perçu comme facteur de troubles dans ce tableau presque bucolique.

La beauté du multiculturalisme : « Les aborigènes ne sont pas les seuls ici »

Là réside tout le problème. Le gouvernement a beau mettre en place des commissions pour faire témoigner les First Nations, UBC a beau avoir une « longhouse » avec des habitants aborigènes sur son campus, l’étiquette multiculturelle du Canada semble ancrée dans la société, comme un pan de son identité, et empêche l’expression des revendications de ces peuples – la société canadienne considère les First Nations comme une minorité parmi d’autres.

Heureusement, il y a bien des gestes symboliques : aux Jeux Olympiques d’hiver de 2010, les First Nations tiennent la vedette et paradent en tenue traditionnelle pour la cérémonie d’ouverture . Des chorégraphes apprennent même aux figurants comment danser « à l’aborigène ». Une figurante demande si elle peut se vêtir « normalement » pour le casting, on lui répond que non. Il faut du folklore pour les spectateurs internationaux ! (voir l’étude ici)

En Colombie-Britannique, sur les panneaux indiquant les directions, on peut lire les noms des lieux en langues natives, comme pour rappeler que la terre de laquelle j’écris appartient toujours aux Musqueam, population indienne dont la réserve se situe au coeur de Vancouver. Oui, la Belle Colombie-Britannique dont on célébrait l’entrée dans la Confédération et grâce à laquelle s’est accomplie la devise nationale canadienne, cette belle province n’est rien autre qu’une terre volée. Aucun traité n’a été signé entre les Musqueam et les colons. La boucle est bouclée : « d’un océan à l’autre », oui, mais entre ces deux océans, imposons le silence aux premiers habitants.

Et encore, la question des territoires est peu souvent abordée et semble davantage être un moyen de pression. Aujourd’hui, les First Nations qui prennent la parole ne semblent pas vouloir récupérer les terres perdues ou volées mais désirent cependant que leur histoire soit connue et reconnue. Cette reconnaissance pourrait éventuellement passer par la modification de la devise nationale, comme le présente Radio Canada dans un article de 2006, « D’un océan à l’autre… à l’autre », et si l’on prenait en compte l’Océan Arctique ?

Clara Wright
@clarawright_

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *