Le palet de toutes les passions canadiennes

Dimanche 1er février, le stade de l’université de Phœnix accueillait l’un des évènements sportifs les plus connus au monde, en même temps que la grand-messe cathodique américaine : le Superbowl. Les téléviseurs des cinquante états étaient tournés sur l’Arizona pour assister à la victoire arrachée par les New England Patriots aux Seattle Seahawks, tenants du titre. Au coup de sifflet final, la ville de Vancouver située à très exactement 230 kilomètres de Seattle, pleurait avec sa voisine la défaite, affectée par le revers de « son » équipe de football. Comme l’an dernier, la jumelle canadienne s’est prise au jeu et espérait vivre à nouveau le triomphe final. Mais ces émotions sonnent un peu fausses. On vit par procuration les succès d’une autre ville dans un sport qui n’est pas vraiment pris au sérieux d’ailleurs. Ainsi, dès lundi les larmes seront séchées, les touchdowns laisseront place aux coups de crosse et le délire télévisuel d’un jour s’effacera au profit de la monotonie rassurante d’une saison longuette. Dès lundi, le hockey reprendra ses droits.

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Duel. Crédits photo : Flickr, commons/Paul Nicholson (mars 2010)

 

Bière, violence et poutine

D’un point de vue strictement français, le hockey a parfois l’image grossière de ces sports typiquement nord-américains peu ou pas du tout répandus ailleurs dans le monde à l’instar du football US ou du baseball : compliqués, plein de pubs, de fric et de bière et joués par des franchises aux surnoms qui claquent. Mais attention : au Canada, quand on parle de « hockey », on touche au sport roi, à la religion nationale, à une passion incompréhensible vue de l’extérieur. Ce jeu est comme la feuille d’érable du drapeau : évident, central, indissociable. Au même titre que Tim Hortons (le Starbucks canadien, créé par … une ancienne gloire de hockey), le sirop d’érable ou la poutine, c’est le cliché culturel ultime de ce pays, difficile d’y échapper tant il est fondateur. À côté, notre ballon de foot fait figure de sport du dimanche un peu tiède, spectacle télévisuel avant tout mais aussi dénué de véritable importance sociale ou politique.

Attention encore, dans ce pays, quand on parle de hockey, on évoque celui sur glace, ce sport où cinq types en patins armés de crosse doivent balancer un bout de caoutchouc (le puck ou la rondelle) dans le filet adverse. Un jeu qui concentre habileté avec le palet, vitesse sur la glace et contacts physiques. Beaucoup de contacts physiques. Les coups d’épaules sont violents, les joueurs finissent régulièrement couchés sur la glace ou le nez contre la vitre, tout ou presque est permis.

Si deux adversaires se tournent autour pendant la partie et veulent en découdre, ils ont le droit de régler ça à la loyale et de se balancer toutes les poires qu’ils veulent, à la condition préalable de se débarrasser de leurs gants et crosses. L’arbitre attend que l’un des deux ait pris le dessus pour ordonner la fin de cette baston improvisée et envoyer les boxeurs au frigo pour cinq minutes de pénalité. Cette règle, unique au monde ne manque pas de susciter un vrai débat au Canada, les accidents et commotions se multipliant malgré son extrême popularité, certains y voyant un moyen de canaliser la violence et d’éviter les coups bas en cours de jeu.

Une passion nationale débordante

Un sport donc, que tous les gosses du pays ont pratiqué. Lorin, 23 ans pour 1 mètre 90, supporter des Flames de Calgary (Alberta) a commencé gamin à donner ses premiers coups de crosse, « dans les rues en été et à la patinoire en hiver », a rejoint le club local à 14 ans et n’a jamais vraiment arrêté depuis. Jusqu’à l’école, où c’était hockey la moitié de la semaine. De Toronto à Edmonton en passant par Winnipeg ou Ottawa, la plupart des grandes villes du pays (à l’exception de Québec) ont leur propre équipe qui, comme en NBA, joue 82 matchs par saison régulière, hors play-off. Résultat : du hockey tous les soirs, retransmis à la télé de n’importe quel bar de n’importe quelle bourgade. Vous pensez qu’on frôle l’overdose, mais dites vous bien que c’est encore très loin des 162 matchs annuels joués en ligue de baseball.

Les Canucks de Vancouver reçevaient les Senators d'Ottawa le 11 novembre 2014.

Les Canucks de Vancouver reçevaient les Senators d’Ottawa le 11 novembre 2014. Crédits photo : Crossworlds/Hadrien Bouvier

 

A Vancouver, on s’enflamme pour les Canucks (argot pour « Canadiens »), l’une des sept franchises canadiennes de NHL (National Hockey League, le championnat professionnel nord-américain). Le hockey étant une affaire très sérieuse, le terme « passion populaire » a pris tout son sens il y a quatre ans lorsque les Canucks ont atteint la finale du championnat et n’étaient qu’à une marche du titre suprême, la Stanley Cup. Opposés aux Boston Bruins, les Verts et Bleus ont craqué à domicile lors de l’ultime match, entraînant de fortes émeutes dans la ville, des voitures brûlées et quelques vitrines brisées. En 1994 déjà, après une autre finale perdue, on s’était révolté pour du hockey à Vancouver – pourtant pas une ville violente de nature. Sur la côte ouest comme ailleurs au Canada, ces Stanley Cup riots le montrent bien, le hockey est plus que du sport, peut prendre des proportions démesurées et mettre une ville entière sur les nerfs comme peu d’autres sports dans le monde.

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Après les émeutes de juin 2011. Crédits : Flickr, commons/Matt Gibson

 

Le Canada est-il toujours le pays du hockey ?

Il y a là cependant un point sensible. Malgré leur attachement à ce sport, les plus jeunes Canadiens n’ont jamais eu le plaisir de voir une de leur équipe gagner le championnat. Car depuis plus de vingt ans et la dernière victoire des Canadiens de Montréal (1993), les franchises canadiennes n’ont pas remporté la moindre Stanley Cup. La sélection nationale pourra enquiller les trophées de champions du monde et les médailles d’or olympiques et Montréal aura beau demeurer l’équipe la plus titrée de NHL (24 fois), ce zéro pointé qui dure commence à faire tâche.En témoigne cette extrême nervosité des Vancouvérites en 2011.

Le problème vient des Américains. Les Etats-Unis ont ainsi 23 écuries en NHL, dont certaines légendaires comme les Red Wings de Detroit ou les Bruins de Boston mais aussi des équipes implantées à Tampa Bay, Dallas ou Los Angeles qui font partie des récents vainqueurs. Rappelons que ces dernières se situent respectivement en Floride, au Texas et en Californie et que nous parlons d’un sport qui se joue sur de la glace. Lorin avance que les différences de moyens sont clairement à l’avantage des voisins d’en-dessous, « même si avec l’introduction du salary cap dans les années 90, c’est plus équilibré ». Cette mesure a imposé une limite aux salaires versés par chaque équipe, empêchant aux riches américains de s’attirer toutes les stars, et rendant le championnat plus équilibré.  Il s’emporte même quand il affirme que Calgary s’est fait voler sa finale en 2004, que le « but était valide, on avait gagné !», citant aussi les exemples d’Ottawa, Edmonton ou Vancouver, eux aussi tombés si près du Graal. Aujourd’hui, ces franchises canadiennes sont presque condamnées à faire de la figuration. Paradoxal, tant  la place culturelle du jeu et la ferveur populaire semblent incomparables d’un côté et de l’autre de la frontière.

Hadrien.

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