Ces rails qui ont « changé l’Amérique »

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondante aux Etats-Unis.

En lisant les mots « train » et « Midwest », vous pensez peut-être au cinéma. Certains l’aiment chaud, Once upon a time in the West, Mystery train… Les cinéphiles le savent. Dans de nombreux films américains, les trains deviennent des lieux de rencontres volontaires ou forcées pour des personnages tantôt mystérieux, tantôt hauts en couleurs. Mais si les trains alimentent l’imaginaire collectif, ils ne font plus partie de la vie réelle d’une grande partie des Américains.

« Je sais même pas si nous avons un train »

Juan a la quarantaine et n’a jamais pris le train. Originaire de Californie, il a déménagé dans le Missouri il y a une dizaine d’années.

« On n’utilise pas les transports en commun en général parce que c’est trop long et puis, c’est vieux et en mauvais état. Je prenais le bus parfois en Californie mais les bus sont trop mauvais dans le Missouri », estime-t-il.

Lea, la vingtaine, est originaire du Texas. Elle est étudiante à l’Université du Missouri et n’a jamais pris le train. « J’ai une voiture, donc je n’ai même pas pensé à prendre le train à vrai dire », confie-t-elle. « Je sais même pas si nous avons un train. Il n’y en a pas, non ? », s’enquiert de son côté Jaime, étudiante qui a grandi dans le Missouri.

Michael a la cinquantaine et il est chauffeur de Uber. Il a toujours vécu dans le Missouri. Les trains, il en a  « entendu parlé »  mais ce n’est pas sa tasse de thé. « Tu peux prendre le train mais y en pas partout, tu dois le prendre à Saint-Louis ou dans la capitale Jefferson City. Et puis c’est lent. Et puis tu dois acheter tes tickets à l’avance, y a des agents dans les gares mais ils peuvent pas vendre de ticket, c’est absurde ! »

« Ca a changé l’Amérique du jour au lendemain »

Pourtant des trains, il en existe bien. Et à Columbia dans le Missouri, à l’ouest de la rivière Mississipi, il existe même l’une des plus anciennes lignes de chemin de fer du pays, construite en 1867 et toujours en activité. Les trains actuels  ne transportent plus que des marchandises.

© CrossWorlds / Astrig Agopian

Train de marchandises à la Brown Station Road de Columbia, dans le Missouri © CrossWorlds / Astrig Agopian

 

Marty Paten, historien originaire de la ville, est un passionné de trains. Il a écrit un livre sur l’histoire du train à Columbia et collabore avec la mairie dans le but d’ouvrir un musée prochainement. Il y exposera les nombreux documents en sa possession, dont d’anciennes photos et d’authentiques tickets de train. « Cette petite ligne de chemin de fer, qui va de Columbia à Centralia à 21 miles d’ici », est, selon lui,« une sorte de microcosme de toute l’histoire des chemins de fer dans notre pays. »

Un ticket passager typique datant de 1894. © CrossWorlds / avec l'autorisation de Marty Paten

Un ticket passager typique datant de 1894. © CrossWorlds / avec l’autorisation de Marty Paten

 

Cette histoire, c’est celle de la conquête du Midwest et du développement des villes. A l’époque, « les moyens de transports étaient les chevaux, la marche, ou les bateaux sur les rivières. Et puis les trains sont arrivés d’Europe. C’était très important car ça a permis de transporter des gens et des biens beaucoup plus rapidement. Ca a changé l’Amérique du jour au lendemain. »

Âge d’or

Le train a donc permis aux premiers habitants des Etats-Unis de s’installer plus à l’Ouest.  À Columbia, il a aussi fait grandir l’Université du Missouri. James S. Rollins, un politicien du Missouri et avocat, considéré comme l’un des pères fondateurs de l’Université du Missouri, a milité pour la construction d’une ligne afin d’attirer plus d’étudiants. « De prestigieuses personnalités sont venues à Columbia en empruntant le train », souligne l’historien Marty Paten, fier. Par cette voie ferrée, le président Harry Truman est venu recevoir un doctorat honoris causa de droit à l’Université.

Le train s’est développé en même temps que l’un des premiers moyens de communication : le télégraphe. Ainsi, le train a également permis d’amener les informations à l’Université du Missouri, qui a fondé en 1908 une des premières écoles de journalisme au monde. « Il y avait des journaux à Columbia au XIXème siècle. Ce qu’ils faisaient c’était envoyer un reporter à la gare, et il attendait au dépôt que les nouvelles arrivent avec le train, car c’était là où toutes les nouvelles étaient », explique Marty Paten.

« Les gares étaient des hubs, le centre de toute la ville à l’époque », poursuit l’historien.

« Les rails étaient au centre de l’économie américaine et au centre de toute la vie parce que beaucoup de gens vivaient dans des zones rurales et très peu dans des villes. »

Le pays garde des traces de cet âge d’or : de Cincinnati, dans l’Ohio, où l’imposante gare à l’architecture Art Déco demeure comme un symbole de la gloire de cette période révolue, à la gare de Saint-Louis, dans le Missouri, inspirée par l’architecture de la ville française de Carcassonne, l’une des plus grandes et plus fréquentées du monde en 1894.

Mais « aujourd’hui, c’est le contraire » : les Américains vivent en ville. Même dans le Missouri, où se trouve notre « petite ligne de chemin de fer », 97% du territoire est classé comme rural, mais seulement 30% de la population du Missouri y habite.

Terminus, tout le monde descend

Ainsi, le train a été devancé. Le service des trains passagers à Columbia s’est arrêté en 1969, après de nombreux accidents (350 en 150 ans d’existence) et après avoir perdu beaucoup d’argent dans les années 50 et 60.

Les voyages en train aux Etats-Unis étaient très dangereux entre les années 1800 et le début des années 1900, surtout sur les courtes branches de chemins de fer. Cet accident d’un train Wasbash Railroad transportant des passagers a eu lieu le 22 Avril 1992 à la Station Brown dans le Missouri. Trois employés sont morts pendant le déraillement. © CrossWorlds / Astrig Agopian Courtesy Marty Paten

Les voyages en train aux Etats-Unis étaient très dangereux entre les années 1800 et le début des années 1900, surtout sur les courtes branches de chemins de fer. Cet accident d’un train Wasbash Railroad transportant des passagers a eu lieu le 22 Avril 1892 à la Station Brown dans le Missouri. Trois employés sont morts pendant le déraillement. © CrossWorlds / avec l’autorisation de Marty Paten

 

Cette chute économique tient en deux mots : la voiture. Les trains n’étant pas à grande vitesse, la voiture reste considérée comme le moyen de transport le plus rapide et le plus sûr pour les petites distances. Et une petite distance aux Etats-Unis, ça peut être l’équivalent d’un Marseille – Lille.

Les bus Greyhound sillonnent également le pays. Pour les trajets plus importants, de la côte Ouest à la côte Est par exemple, les Américains prennent le bus ou l’avion. Pour un Los Angeles – New York, le trajet durera environ cinq heures en avion contre environ soixante dix heures en train. Et ce… pour environ le même prix, entre deux cents et trois cents dollars au minimum.

Les Américains sont aussi attachés à leur « liberté de mouvement », estime Marty Paten. Aux Etats-Unis, automobile rime avec autonomie.

Loren Lomasky, philosophe américain et professeur à l’Université de Virginie, a travaillé sur la question pour un article publié en 1997 par la Foundation for Economic Education (FEE). Selon lui, l’engouement pour l’automobile n’est que l’expression moderne d’un besoin inhérent aux humains depuis Aristote : celui de se déplacer par soi-même et de lier mouvement et choix, une caractéristique qui différencie les hommes des autres êtres vivants.

Matthew, la cinquantaine, a plus de trente ans de carrière derrière lui en tant qu’opérateur de chemin de fer à Columbia. Selon lui, si les trains ne connaissent pas beaucoup de succès aux Etats-Unis c’est parce que « les Américains  sont capitalistes et n’ont pas d’influence socialiste comme en Europe. Ici, les gens ne veulent pas payer d’impôts, enfin le moins possible, et donc ne veulent pas financer de transports en commun, de trains. Ils veulent même pas partager le train ». Et d’observer :

« Avoir leur voiture, faire ce qu’ils veulent, c’est ça la mentalité, ici. »

Vers une renaissance ?

Pourtant, les trains sont peut-être en passe de redevenir à la mode. Cette fois-ci pour des vacances, des trajets « prestige » qui proposent de dîner, loger dans un train qui parcourt les Etats-Unis et laisse découvrir des paysages féériques. Les compagnies font un éloge de la lenteur. Elles vendent le confort, les beaux panoramas, mais aussi une expérience « humaine ».

Les passionnés, les nostalgiques, et les touristes américains ou étrangers sont la clientèle visée. Lea se verrait bien prendre un train pour aller à Chicago en traversant le Missouri et l’Illinois, « ça dure 8 heures et ça doit être joli, mais c’est quand même trop cher », ajoute-elle.

A force de ne se déplacer qu’en voiture, on rencontre moins de gens et des aventures comme celles qui sont dépeintes dans les films sont moins susceptibles de se produire. Le road trip et la voiture c’était cool. Plus écolo, plus lent, plus prompt à provoquer des rencontres et de la mixité sociale, le voyage en train, c’est peut-être bien le nouveau cool.

Astrig Agopian

Vous avez aimé cet article ? Découvrez l’intégralité des autres productions de notre Regard Croisé en cliquant ici ou continuez votre exploration parmi nos suggestions ci-dessous !

Le destin brisé de la monumentale gare d’Auckland

Un train à Jérusalem

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *