« Cafés con piernas » : la mini-jupe vend du café au Chili

Des jupes, on en croise de toutes sortes à Santiago. De la jupe crayon de femme affairée à la jupe longue un peu bohème de l’étudiante. Chacune raconte un petit bout de l’histoire de celle qui la porte. Elle donne des indices sur sa classe sociale, son âge, ce qu’elle fait dans la vie. Mais il y en a une qui a plus particulièrement retenu mon attention. Entre autre, parce que cette jupe n’est pas portée par choix. Elle brouille les pistes, efface l’identité de celle qui en est vêtue : la mini-jupe des « cafés con piernas ».

De la tisane aux jambes dénudées

J’ai entendu parler pour la première fois des « cafés con piernas », littéralement « cafés avec jambes » avant mon départ. Et déjà trouvé le concept curieux – pour ne pas dire dérangeant, en tout cas à mes yeux.

J’apprenais alors que, dans les années 70, il avait été compliqué d’importer la culture du café dans un pays qui ne jure que par la tisane. Quel rapport avec la jupe me direz-vous ? J’y viens. Face à cette difficulté, les principales chaînes ayant ouvert des succursales à Santiago ont alors décidé de vêtir leurs serveuses de mini-jupes extrêmement ajustées pour attirer la clientèle masculine. C’est ainsi que sont nés ces cafés que l’on retrouve encore aujourd’hui un peu partout en centre-ville. Difficile de trouver une source exacte quant à leur nombre : dans les médias, on évoque généralement une centaine d’établissements – ce qui apparaît comme cohérent lorsqu’on connaît la réalité de la ville.

Dans les salles, rien n’a été laissé au hasard pour pouvoir observer au mieux et sous toutes les coutures les courbes des femmes : du comptoir sans parois aux miroirs tapissant les murs de la salle, en passant par les talons obligatoires et la nécessité de devoir rajuster sans cesse le tissu remontant sur les cuisses à chacun de leurs pas. Ces cafés font partie du folklore. On vient par curiosité ou par habitude. Les touristes s’y arrêtent presque immanquablement. Personne ne semble particulièrement choqué.

Des comptoirs et des jambes dans un café du centre. Crédit photo : CrossWorlds/El Periscopio

Des comptoirs et des jambes dans un café du centre. Crédits photo : CrossWorlds/El Periscopio

 

Avec cette mini-jupe, j’avais devant les yeux un autre exemple de la schizophrénie de ce pays. D’un côté la morale conservatrice toujours omniprésente, de l’autre des jambes nues pour faire vendre. Le grand écart.

Une jupe qui rapporte

Santiago, une fin d’après-midi de vendredi. J’arrive Paseo Ahumeda, artère grouillante du centre où se situent plusieurs de ces fameux cafés. Ceux qui sont l’objet de mon article se situent quasiment exclusivement dans l’hyper centre de Santiago, là où l’on trouvera commerces, banques et bureaux. Ceux-ci sont presque toujours bondés, malgré des salles très grandes. Je passe devant les terrasses, un peu intimidée je l’avoue. Accoudée au comptoir, une population largement masculine. Et des serveuses affairées. Quelques femmes sirotent un expresso en terrasse. J’entre, commande un thé. Une adorable serveuse, la vingtaine, vient à moi un immense sourire aux lèvres.

Elle s’appelle Camila. Cela fait deux semaines qu’elle travaille ici et tout semble bien se passer. L’intérêt principal est clairement l’argent, ce qui rejoint ce que j’avais pu lire dans la presse : « Travailler ici me permet de payer mes études et même d’économiser pour l’année prochaine. Le salaire de base est intéressant mais ce sont surtout les pourboires qui font la différence ». En effet, les deux cumulés, le montant total atteint généralement le million de pesos mensuel, soit environ 1 500 €. Quand on sait que le salaire moyen s’élevait ici à 1 100€ en 2012 et qu’il masque de grandes disparités, on comprend mieux ce qu’elle veut dire.

Des employeurs compréhensifs

Camila m’apprend que les profils des serveuses sont variés et que les employeurs sont à l’écoute, qualité assez rare au Chili : « Il y a des mères qui ont besoin de travailler par exemple, et bien si leur enfant tombe malade, elles peuvent s’en occuper si elles n’ont pas de solution de garde. » Et de justifier cette compréhension des patrons : « Ce qui compte ici c’est le sourire, l’accueil donc il faut que tu sois bien pour bien recevoir les clients ».

Le sourire… ou la tenue ? Camila, comme toutes les serveuses, porte une jupe extra-courte. Cela la dérange-t-elle ? « Non, pas du tout ! Ecoute, il faut bien faire la différence entre ici, un café con piernas ‘traditionnel’ et les autres où les filles sont en bikini, avec les devantures teintées, où l’on vient pour autre chose que pour un café… tu vois ce que je veux dire ? ». Effectivement. Le café où elle travaille en mini-jupe est d’un certain standing comparé à ceux qu’elle me mentionne, apparus dans les années 90 et qui ont tout du club de strip-tease – dans ceux-ci d’ailleurs, les femmes sont interdites d’entrée. Régulièrement, les médias relatent des condamnations pour pratique illégale de la prostitution. « Ici c’est buena onda [tranquille, ndlr], tu vois bien, il y a des femmes », dit-elle en désignant les deux seuls autres clients qui sont effectivement des clientes. « C’est vraiment juste pour boire un café ! ».

Je dois me rendre à l’évidence : lorsque la salle se remplit, la seule personne dont le regard est invariablement attiré par les jambes dénudées de la serveuse, c’est moi. Les autres clients semblent indifférents. On échange des sourires, des rires, quelques paroles mais cela s’arrête là. Le café con piernas, le traditionnel, ne serait-il qu’un élément du patrimoine culturel santiaguinois ?

« Avec le temps j’ai appris à m’habituer mais je me sens toujours sale et usée »

Santiago, vers 14h, un lundi cette fois-ci. J’entre de nouveau dans ce même café. Deux serveuses inconnues m’apparaissent. Plus âgées. Le sourire moins franc, les traits plus tirés.

Comme le vendredi précédent, je demande doucement si cela ennuierait celle qui s’occupe de ma table de répondre à quelques questions pour un article. Elle me regarde, l’air un peu gênée :

Eh bien… A vrai dire… Désolée, mais je ne préfèrerais pas…
Je ne cite aucun nom ni lieu, promis !
– Non, vraiment…

Cette scène me laisse penser que travailler dans ces établissements n’est pas, pour toutes, le tableau idyllique dépeint lors de la première interview.

En effet, les conditions de travail sont régulièrement l’objet de polémiques. L’année dernière, la Municipalité de Santiago, chargée de veiller au respect des conditions de travail, a ordonné la fermeture de pas moins de 27 cafés suite à des infractions. Si ces fermetures concernent majoritairement les établissements où les serveuses sont plus dénudées, les cafés con piernas traditionnels ne sont pas en reste. Nombreuses sont les amendes qui sanctionnent l’absence de lieu – pourtant obligatoires – où les serveuses peuvent s’asseoir et récupérer, étant tenues de travailler en permanence debout. La Direction du Travail chilienne fait également état d’absence de contrats de travail écrits ou encore de registres de présence incomplets, et souligne le fort caractère informel de ce secteur où travaillent de nombreuses étrangères dans des conditions plus ou moins légales, et donc fortement exposées à diverses formes d’exploitation. Dans une enquête portant sur ces fameux cafés*, des étudiants de la prestigieuse Universidad de Chili font état de la grande précarité des conditions de travail et également du caractère contraint de la profession, avec des témoignages tels que « Avec le temps j’ai appris à m’habituer mais je me sens toujours sale et usée ».

Camila m’aura persuadée de poser un regard plus nuancé sur la question. Mais je reste convaincue qu’une mini-jupe n’est pas indispensable pour vendre du café.

Camille R.
@CamilleRussoBI

*La prostitución asalariada en el Chile Actual: Mujeres entre la prohibición y el olvido del Estado, Jordi Cucurella, Elise De Menech, Rodrigo Godoy, Universidad de Chile, 2014

>> Vous avez aimé cet article ? Découvrez les productions de nos autres correspondants sur la jupe en lisant notre édito : « Ce que soulève la jupe » dans huit pays du monde.

Une réflexion au sujet de « « Cafés con piernas » : la mini-jupe vend du café au Chili »

  1. C’est un beau projet ce site, et l’article est intéressant, j’ai hâte de lire les autres! Mais pitié… évincez toute erreur d’orthographe…

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