Le Chili : le dernier Eldorado du fumeur ?

Etat des lieux: le Chili est le paradis du fumeur. Mais au département « Tabac et prévention » du Ministère de la Santé, Celso Muñiz, le responsable répond à nos questions et nuance le tableau. 

Je ne compte plus les fois où j’ai entendu en France cette citation usée jusqu’à la corde attribuée à Mark Twain : « Arrêter de fumer est la chose la plus facile au monde. Je le sais parce que je l’ai fait des milliers de fois ! ». Au Chili, c’en est une nouvelle déclinaison qui s’est imposée à moi. Quelque chose ressemblant à  « Il est très facile de commencer la cigarette, à raison de vingt tentations par jour ».

Or n’oublions pas que, d’après Oscar Wilde, « le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder ». Et ici, on y cède volontiers.

Le sol d'un arrêt de bus de Santiago

Le sol d’un arrêt de bus jonché de mégots à Santiago, au Chili. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Au Chili, on commence jeune. Selon la dernière enquête réalisée en 2009 par le Ministère de la Santé sur le thème de la consommation de drogue et de tabac en milieu scolaire, on grille sa première clope en moyenne à 13 ans et ce chiffre ne baisse pas. Ce qui, en soit, pourrait ne pas être si alarmant car en France, c’est encore plus tôt (11 ans et demi en 2011). Ces âges correspondent à des paliers : le changement de niveau au sein du système éducatif respectivement dans chaque pays, où l’on cherche à « faire (comme) les grands » dit-on. Mais le problème c’est que les taux ne font qu’augmenter de façon exponentielle à mesure de l’âge. Quasiment la moitié des jeunes dans leur dernière année de secondaire faisait état d’une consommation de tabac dans le mois qui précédait l’enquête.

Au Chili, on fume beaucoup : la dernière Enquête Nationale de Santé (2009) établissait que 40,6% de la population de plus de 15 ans était considérée comme fumeuse avec une consommation moyenne journalière de 10,4 cigarettes. Soit deux de plus que la moyenne de 2003. Ces chiffres en font le pire pays en la matière sur tout le continent américain. Et selon les études de marché des sociétés d’audit internationales, 14 milliards de cigarettes ont été vendues dans le pays en 2010 pour une population de 17 millions d’habitants.

Petit précis du fumeur chilien

Ici, le fumeur peut être tranquille : il ne connaitra jamais l’angoisse du bureau de tabac fermé le dimanche soir. A chaque coin de rue des petites échoppes vendent toutes, entre sucreries et soda, des paquets de cigarettes. Et ici, la demande est même modulable ! Ainsi, on trouvera les formats classiques de vingt, mais également le modèle réduit à dix et enfin, la clope à l’unité – commerce devenu illégal mais encore fortement répandu. Et lorsque le soir vient, ce sont les botellerias (qui ne vendent que de l’alcool et des cigarettes) ouvertes tard dans la nuit qui prennent le relais.

Un prototype de kiosque-échoppe à Santiago - Crédits photo : Camille Russo/Crossworlds

Un prototype de kiosque-échoppe à Santiago, au Chili. Entre sucreries et sodas, on trouve toujours des cigarettes. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Pour quelques dollars

De plus, le fumeur n’aura pas vraiment non plus à se soucier de l’état de santé de son porte-monnaie. Selon la dernière édition de l’Atlas Mondial du Tabac publié en 2013, le Chili fait partie des pays où le paquet est le moins cher au monde (45ème sur les 175 de l’enquête) : moins de 4$ pour celui de vingt unités, prix bas comparé aux pays qui disposent du même PIB/habitant (1). Or, il s’agit d’un paramètre crucial quant à l’accès des plus jeunes au tabac. Et bien que l’âge légal pour l’achat de cigarettes soit fixé à 18 ans, cela n’est en pratique que peu respecté.

Et pour tous les goûts

Même le fumeur qui n’aime pas le tabac peut fumer. Ou plutôt qui désire fumer sans supporter les inconvénients associés à la cigarette : odeur ou goût trop fort. Car ici, le menthol est roi. Toutes les marques proposent la version à capsule de leur produit et il suffit de baisser les yeux pour observer une proportion vertigineuse de mégots à petit logo sur le filtre. Or, en dehors de la plus grande dangerosité avérée sur la santé de ce type de cigarette, qui incite à inhaler de plus grandes bouffées de fumée sans souffrir d’irritation, elle se révèle un piège à addiction car la nicotine pénètre plus facilement et profondément dans les poumons, entrainant une dépendance plus forte et plus rapide, notamment chez les jeunes qui en sont les plus gros consommateurs.

Petite fabrique d’un problème de santé publique

Mais alors, aurait-on trouvé au Chili l’Eldorado du fumeur ? Le dernier ilot où chacun peut fumer en paix, en ces temps de mise au ban croissante de la cigarette ?

A vrai dire, pas tout à fait. Car l’Etat commence à prendre conscience des risques en termes de santé publique.

« Si les actes de contrôle relatifs au tabac ont débuté en 1995, la signature et la ratification de la Convention-cadre de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la lutte anti-tabac [adoptée en 2003] ont donné l’élan manquant pour implanter les mesures nécessaires à la réduction de la consommation du tabac dans le pays » m’explique Celso Muñiz, responsable du département « Tabac et prévention » au Ministère de la Santé.

« Ainsi il fut possible d’améliorer notre accès aux informations et pratiques internationales en la matière […] ce qui a permis en 2013 de créer les espaces non-fumeurs, qui, conjugué à une hausse des taxes, a entrainé une diminution de la consommation de tabac », poursuit-il.

Publicités bannies et espaces non-fumeurs requis

En effet, depuis l’année dernière au Chili, il est interdit de fumer dans tous les espaces publics avec un toit (avec son lot de schéma et définitions alambiquées sur la définition de toit). De plus, les publicités pour le tabac sont désormais interdites et les désormais classiques images au pouvoir supposément dissuasif ont été apposées sur les paquets. Prochainement, cette loi devrait retourner au Sénat pour y ajouter de nouvelles mesures ajoute Celso Muñiz.

Difficile de se prononcer sur les résultats : « Nous ne pourrons établir d’évaluation à court terme mais la prochaine Enquête Nationale de Santé pourra nous donner des éclairages sur ce processus et ses réalisations », espère Celso Muñiz.

Mais pour Catalina, fumeuse occasionnelle de 20 ans, élève à l’Université du Chili, des mesures comme l’éducation en milieu scolaire sont absentes des stratégies de lutte contre le tabac. Et les politiques publiques se calquent sur les modèles occidentaux sans tenir compte des réalités propres au pays.

Le Chili se lance donc dans la grande bataille contre le tabagisme. Les paris sont lancés quant à l’issue finale.

Camille.

(1) : le 1er octobre 2014, la TVA a augmenté sur les paquets avec une répercussion d'environ 80cts d'euro sur le prix. Plus de détails de cette augmentation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *