Au Chili, des enfants à deux têtes

« Voyager en famille au Chili est agréable car partout les enfants y sont choyés », peut-on lire à l’attention des touristes dans le Lonely Planet édition 2013, consacré au même pays.

Petite fille jouant au cerf-volant dans les rues de Pomaire, septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Petite fille jouant au cerf-volant dans les rues de Pomaire, septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Choyés, le terme est effectivement approprié. Car ici – même si les généralisations sont toujours périlleuses – sans nécessairement fabriquer des « enfants-roi », les enfants sont rois. La frontière est ténue, parfois même un peu trouble. À vrai dire, on oscille en permanence entre ces deux nuances. Car la place qui est attribuée aux plus jeunes dans la culture et la société reflète la double identité de ce pays à plusieurs égards bicéphale.

Être situé à l’extrémité sud-ouest du continent américain n’empêche pas ce territoire d’être au carrefour de plusieurs modèles culturels qui s’entremêlent. Et en particulier de se situer à la croisée des chemins entre le standard que l’on identifie comme « étasunien », entre frénésie de consommation et occidentalisation croissante, et sa culture latino toujours profondément ancrée, qui accorde une importance fondamentale aux liens familiaux et à la transmission inter-générationnelle.

La première tête : le modèle étasunien

Alors bien sûr, encore une fois il ne s’agit pas de faire de généralisations hâtives, mais lorsque les Chicago Boys – économistes formés dans la ville éponyme, sous l’égide de Milton Friedman, et chargés de réformer l’économie chilienne dans les années 80 sous la dictature via un processus d’ultra libéralisation – , c’est le modèle d’hyper consommation qui s’est imposé, et qui reste encore de mise aujourd’hui. Ici, le weekend, la sortie familiale, en particulier pour les classes moyennes, consiste à se rendre (notamment à Santiago) au « mall » le plus grand, c’est-à-dire au centre commercial le plus vaste. Tout est prétexte à gâter les enfants, comme en témoignent les nombreux vendeurs de jouets dans les rues et les tout aussi nombreux parents qui s’y arrêtent. Mais également – et c’est peut-être l’aspect le plus problématique – du point de vue des habitudes de consommation alimentaire.

« C’est à s’arracher les cheveux lorsque l’on voit des enfants d’à peine trois quatre ans s’hydrater à base de boissons gazeuses bien connues ou autre nectar de fruit ultra sucré dont le Chili a le secret, et se nourrir de produits plus gras les uns que les autres, dès qu’ils en manifestent l’envie. » nous raconte en substance Claudio Castillo, professeur dans le domaine de la Santé Publique à l’Institut des Affaires Publiques de l’Université du Chili et actuellement en poste au Ministère du Développement. En 2013, la dernière enquête épidémiologique faisait état d’un enfant sur trois de moins de 5 ans en surpoids ou obèse.

Le stand de confiseries, La Serena, Septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

Le stand de confiseries, La Serena, Septembre 2014. Crédits photo : CrossWorlds/Camille Russo

 

Ces anecdotes peuvent faire sourire. On peut également en questionner la portée dans un contexte aussi large que celui de l’éducation. La nourriture et les cadeaux sont-ils vraiment révélateurs ? J’en ai la conviction. Comme dans tous ces pays où le développement économique est arrivé d’un coup sec et où l’accès à la consommation est érigé en « idéal » de vie, les enfants de ces générations récentes sont les premiers à en profiter jusqu’à l’excès. Finalement, ce pays est aussi un enfant, comme dit ma tante chilienne. Un enfant qui a grandi trop vite.

La deuxième tête : les racines latino

Mais alors, le portrait robot de l’enfant chilien serait donc celui-ci : un gamin obèse et pourri gâté dont la seule obsession parentale serait de céder à ses moindres désirs ? Piètre image de la culture étatsunienne, qui ne se résume pas à ces caractéristiques là, et de la famille… qui au Chili prend une importance que l’on ne connaît pas en France. Avec l’enfant au centre de ces relations. Cette idée selon laquelle les pays du « Sud » entretiennent des formes très importantes et très fortes de solidarité entre les générations n’est pas qu’un cliché.

Le même Claudio Castillo, lors d’un autre cours sur ce thème, s’amusait alors de notre façon de faire en Europe : « Ici les crèches, les nourrices… On ne connaît pas ! C’est l’abuela (la grand-mère) qui va s’occuper les plus petits, et on n’envisagerait pas de faire autrement… Parce que c’est normal et qu’elle sera heureuse de garder ses petits-enfants ». Ainsi, les échanges inter-générationnels conservent une place à part, encore fondamentale, comme le confirme l’unique étude menée sur ce thème en 2000. Intitulée Santé, bien-être et vieillissement à Santiago, celle-ci établissait par exemple que 78,8% des hommes et 72% des femmes entre 60 et 64 interrogés vivaient avec deux personnes ou plus de leur famille. Le taux global pour les plus de 75 ans était lui de 58,3%.

Même constat dans l’autre sens, puisque la naissance d’un enfant est synonyme d’événement majeur dans la famille : il arrive, quand les moyens le permettent, que les membres, mêmes éloignés, fassent le voyage pour l’occasion et voir le nouvel arrivant. Le dernier né occupe alors l’attention de tous. Comme en France pourrait-on dire… Sauf qu’ici, il me semble qu’encore une fois les liens sont « plus forts ». C’est par exemple ma tante qui se rend à La Serena (ville de la côte, à 6 heures de route au Nord de Santiago) pour la venue au monde de son petit neveu. C’est mon colocataire, presque la trentaine, complètement hypnotisé par sa nièce de quelques mois, devenue la huitième merveille du monde et centre de l’attention de toute la famille.

Le modèle démographique du Chili est aujourd’hui similaire à celui que nous connaissons en Europe : les femmes font des enfants plus tardivement et surtout sont à l’origine de fratries moins nombreuses (le taux de fécondité est actuellement de moins de 2 enfants par femme). Mais malgré tout, les enfants continuent d’être le ciment des liens entre les générations. D’ailleurs peut-être même plus aujourd’hui qu’hier, les dimensions de la famille ayant tendance à se restreindre tout en préservant cette conception sociale et culturelle latino.

Un drôle de pays que le Chili ? Ce n’est rien de le dire… De la façon dont il traite ses enfants, on ressent donc ce tiraillement permanent entre regard tourné vers l’Occident et préservation de traditions plus anciennes. Et si ce constat n’est pas nécessairement valable pour les couches les plus aisées, qui ont complètement adopté un modèle d’éducation n’ayant rien à envier à leurs consœurs américaines, dans les classes moyennes c’est cette dualité qui semble prévaloir.

Camille R.
@CamilleRussoBI

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