A Shantou, des tôles de fortune aux riches toits démolis

La Chine d’aujourd’hui, c’est l’éclosion de nouvelles contradictions, celles des disparités sociales entre les populations. C’est le yin et le yang d’une croissance économique impressionnante : un développement hors du commun opposé à une pauvreté persistante. Cette relation paradoxale caractérisant l’Empire du Milieu du 21ème siècle, on la retrouve dans la réalité du moderne côtoyant le vieux, du riche se frottant au populaire ou tout simplement de la Porsche Cayenne dépassant le taxi moto-cabine. Cette dualité, j’ai eu envie de la dépeindre en débarquant en Chine, à travers ses toits.

Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs Vassalo. Crédits graphisme : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa.

Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs Vassalo. Crédits graphisme : CrossWorlds/Théo Depoix-Tuikalepa

 

Tôles, bambous & compagnie : « du matos résistant »

De nombreuses gargotes font le charme de Shantou, ville du sud-est de la Chine, située dans la province du Guangdong. Les tabourets en plastique rose fluo tranchent dans ce décor assez terne où les odeurs de nouilles sautées se mêlent à celles de la poussière des gravats des travaux voisins. Ici à East Gate (东门, dōng mén), petit quartier abritant une dizaine de boui-bouis et boutiques en tout genre depuis 1981, on vit à moitié dans les travaux. La chaleur étouffante et les bruits des marteaux piqueurs se fondent dans le décor. C’est presque comme si on avait oublié ce brouhaha incessant.

Le décor d'East gate, à Shantou, Octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs

Le décor d’East gate, à Shantou, Octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs Vassallo

 

Mon regard s’arrête alors presque mécaniquement sur l’architecture de ce qui me sert présentement de toit, jugée précaire pour une étrangère fraîchement débarquée. On est loin des pavillons aux courbes gracieuses et des toits à encorbellements chinois. Ce quartier populaire et chaleureux regorge de cahutes de brics et de brocs, dont les murs en parpaing brut ne sont recouverts que de plaques de tôles et de bâches plastiques bleuâtres déteintes par le soleil.

Comment la chaleur, les averses et les rafales de vent n’ont pas, avec le temps, déjà fait une bouchée de ce toit de fortune ? « Ces plaques qu’on a sur la tête sont très solides. J’ai encore jamais eu de problème d’inondation dans mon resto’! « , assure Shao Qin, restauratrice d’East Gate depuis six ans. Sa présence est essentielle à l’existence du quartier. « C’est du matos résistant et surtout très cher ! Pour la pluie, les gouttières là, elles la recueillent et le toit est étanche. T’en verras beaucoup à travers la Chine des comme ça ! »

C’est vrai qu’à travers le pays ce genre de toitures, qui aux premiers abords semblent prêtes à s’envoler à la moindre bourrasque de vent, sont intégrées dans le paysage au point de se faire oublier. Et tout cela, malgré les apparences trompeuses, reste bien légal. On ne peut pas en dire autant de l’immeuble en démolition, se trouvant à moins de dix mètres de l’échoppe de Shao Quin, dont le vacarme incessant des travaux couvre la voix de la restauratrice.

Des briques riches mais illégales

Un nuage de poussière se soulève lorsque l’un des ouvriers du chantier, n’arborant en guise de casque de protection qu’une simple casquette le protégeant du soleil, débute son travail au marteau piqueur. C’est un toit de quatre étages censé abriter d’après des habitants du quartier un KTV – karaoké chinois – qu’on abat. Les travaux dureront deux jours d’après Shao Qin. Le signe , signifiant « démolir » à l’intérieur d’un cercle rouge me met sur la piste, mais c’est mon interlocutrice qui confirme mes pensées : la construction de cet immeuble, débuté dans le courant de l’été, est illégale.

Démolition de l'immeuble illégal, a Shantou (East Gate) le 30 octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs

Démolition de l’immeuble illégal, à Shantou (East Gate), Octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs Vassallo

 

Shao Qin, la restauratrice, raconte alors : « On savait pas ici que cet immeuble était illégal, on l’a appris quand les travaux de démolition ont commencé. Les gens du quartier, ils se plaignaient souvent des problèmes liés au chantier de construction : gravas sur la route, bruit en continu des travaux. » Elle a dû fermer son restaurant pendant deux jours, faute d’air respirable. Ses yeux rieurs s’assombrissent. Son restaurant c’est toute sa vie. 

« C’est pas rare à Shantou ce genre de chose, y’a énormément d’habitants qui ont pas de permis de construire mais qui le font quand même ! Les riches ils se fichent pas mal de la loi, ils défient l’autorité et respectent rien. »

Dans son village d’origine, situé au sud de Canton, il n’est pas rare de voir un propriétaire grappiller un morceau de terrain sur l’espace public. Le plus commun, c’est d’assister à l’extension de la longueur d’un balcon, et cette construction est en effet « rattachée à une maison qui, elle, a le droit d’être là, et est discrète ».

Echafaudage de bambous d'un immeuble illégal, à Shantou, Octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs

Echafaudage de bambous d’un immeuble illégal, à Shantou, Octobre 2015. Crédits photo : CrossWorlds/Anaïs Vassallo

 

Malgré tout, il faut souligner que les riches entrepreneurs ne sont pas les seuls à construire illégalement. C’est encore le cas de nombreux villageois, n’ayant comme unique solution, pour avoir un toit sur la tête, que le squat de terrains vagues, d’où poussent alors des dizaines de cabanes de fortunes.

S’opposent ainsi la gargotte de Shao Qin à l’apparence si fragile et pourtant résistant aux aléas du temps, et ce toit de briques en passe d’être détruit, lui qui semblait avoir pourtant si bien ancré ses racines dans le goudron.

Le fracas d’une tige de bambou, servant à la bâtisse d’échafaudages, s’effondrant sur le sol met fin à notre conversation.

Anaïs Vassallo.

2 réflexions au sujet de « A Shantou, des tôles de fortune aux riches toits démolis »

  1. Je découvre cette adresse et je suis fière que des jeunes partagent leurs curiosités sans chercher le sensationnel ou l empathie mais « rapportent » la vie des autres et des ailleurs simplement …..la standardisation des informations nous étouffent et nous trompent ….. Bravo à tous ..

    J avoue que je suis un peu « intéressée » car je connais Anaïs, fille magnifique de ma chère cousine Odile. Je l embrasse. Claire Debousset.

  2. Merci de votre intérêt et de votre enthousiasme pour notre site Madame.
    L’année reprend avec une nouvelle équipe de correspondants. Nous espérons que cette édition vous plaira tout autant !

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